Interview de Christian Le Bart, Professeur en science politique à Sciences Po Rennes, auteur de très nombreux ouvrages sur la communication politique et le discours politique dont le célèbre Que sais-je sur Le discours politique (publié aux PUF). Dans cette interview, il partage sa vision du discours politique et aborde notamment la pensée de Roland Barthes, de Pierre Bourdieu et d’Ernst Kantorowicz.
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Lors des élections, les responsables politiques promettent beaucoup. Est-ce que cela nuit à la crédibilité des discours politiques ?
Certes, l’idéal démocratique est un idéal de confiance mais le décalage entre les promesses électorales et le réel est toléré, attendu et anticipé par les citoyens. Les citoyens savent bien que le responsable politique ne fera pas tout ce qu’il a promis pendant la campagne. Ils sont capables de mesurer ce décalage, de savoir par avance ce que sera l’action au regard de ce qui est promis.
Néanmoins, ce décalage doit disparaître une fois que le responsable politique est élu. A ce moment-là, il doit passer à un discours de vérité. Le problème est que la rhétorique de campagne nourrit la rhétorique du pouvoir et elle ne disparaît pas du jour au lendemain.
Que peut-on faire pour que les citoyens croient encore aux discours politiques ?
La crédibilité du discours politique ne vient pas du discours lui-même et, très marginalement, des figures de rhétorique utilisées. Bourdieu a une formule intéressante, il dit que le pouvoir du langage vient de l’extérieur.
La crédibilité, la force du discours, vient de la légitimité de celui ou celle qui le prononce, c’est-à-dire à la fois de sa position institutionnelle, de son image auprès de l’opinion publique, de sa trajectoire et de son charisme.
Il y a des responsables politiques qui sont inaudibles. Même s’ils font appel aux meilleurs communicants du monde, même s’ils tournent les mots dans tous les sens, même s’ils utilisent les phrases les plus pertinentes, si la relation avec les citoyens est cassée, le discours n’aura pas d’impact. A l’inverse, il y a des responsables politiques pour lesquels on va tolérer des excès de langage, dont on sait qu’ils disent des choses un peu fausses mais, parce qu’ils ont du charisme, cela passe.
Dans quelle mesure la télévision et les réseaux sociaux ont-ils modifié les discours politiques ?
On ne parle plus aujourd’hui comme Clémenceau ou comme Gambetta. La radio, mais surtout la télévision ont vraiment bouleversé la communication politique, d’abord par la visibilité offerte aux corps, aux silhouettes, aux visages, aux traits et donc aux émotions.
Ensuite, il y a eu l’invention de formats resserrés (journal télévisé, interview, etc). Michel Rocard avait souligné, dans les années 1980, l’effet de la télévision sur le discours politique avec un raccourcissement du discours, une tyrannie de la ‘’petite phrase’’, de la formule choc. Pour lui, il y avait une régression du discours politique qui était beaucoup moins sur un mode argumentatif. C’est aujourd’hui toujours le cas. On assiste à un appauvrissement du discours politique puisque la tendance à la ‘’petite phrase’’ se systématise
Enfin, l’énonciation politique a perdu une partie de sa sacralité. Au début de la Ve République, quand un responsable politique s’exprimait, sa parole politique était rare et mise en scène par l’appareil d’Etat, par les partis politiques, par la télévision, Quand De Gaulle ou Mitterrand parlait, c’était un événement. Une des caractéristiques de la parole politique, c’est qu’en principe c’est une parole de surplomb, une parole d’autorité, une parole d’en haut, qui voit loin. C’est la parole de quelqu’un qui représente, ce n’est pas un simple individu qui s’exprime.
Or, avec les réseaux sociaux, on a une énonciation très quotidienne, très banale, qui est plus de l’ordre de la réaction à l’événement que de l’ordre de la prise de parole. Les réseaux sociaux ont engendré une banalisation et une trivialisation du discours politique.
La verticalité est également mise à mal par les talk shows télévisés et les chaînes d’information en continu ; les responsables politiques ne sont plus qu’une famille de locuteurs comme les autres. Nous sommes passés, en France, d’un extrême à l’autre, c’est-à-dire d’un excès de sacralisation typique du gaullisme à un excès de profanation typique de l’ambiance populiste du moment. Les responsables politiques ne sont plus sur un piédestal et cela devient tellement facile de les critiquer, de les dénoncer. J’ai tendance à penser qu’on peut maintenir l’idée que les élus de la République sont à la fois des citoyens comme les autres et, en même temps, des citoyens qui, par ce qu’ils représentent, méritent un respect particulier.
Le problème aujourd’hui ne serait-il pas qu’il y a eu un glissement du corps institutionnel, de ce que représentait le responsable politique, au corps individuel ?
Assurément. Vous faites référence à la pensée de Kantorowicz qui distinguait les deux corps du Roi, c’est-à-dire le corps institutionnel et le corps fragile, ordinaire. C’est vrai que l’usage du ‘’je’’ dans les discours politiques est ambigu puisque cela peut être un ‘’je’’ institutionnel en tant que responsable politique ou un ‘’je’’ en tant qu’individu.
Quand le général de Gaulle s’exprimait, c’était l’institution, c’était la France, c’était l’État, il était tout cela à la fois. Son corps ordinaire, individuel, malgré la télévision qui lui a donné une silhouette, une voix, un visage, était assez discret. De Gaulle était devenu l’institution d’une certaine façon.
Or, ce qui prévaut aujourd’hui, c’est une grammaire individuelle et non plus une grammaire institutionnelle. Les responsables politiques disent ‘’je’’ mais c’est de plus en plus l’individu qui parle et de moins en moins le responsable politique dans le cadre de sa fonction. Comme la légitimité institutionnelle est grippée, les responsables politiques n’ont pas d’autre solution que d’aller chercher la légitimité de leur deuxième corps, celle de leur corps individuel, et de s’appuyer sur leur subjectivité.
Qu’est-ce que l’on constate dans l’évolution des discours politiques au cours des dernières années ?
D’abord, la rhétorique émotionnelle est aujourd’hui très présente. Il y a des responsables politiques qui pleurent maintenant à la télévision et cela ne leur est plus reproché. C’est considéré comme une marque d’authenticité… sauf si ce sont des larmes de crocodile. Je pense que les verbes associés à la sincérité, à l’authenticité, à la vérité de soi sont de plus en plus utilisés.
Les discours politiques sont également impactés par le phénomène de campagne permanente. Désormais, les responsables politiques sont tout le temps en campagne électorale. La distinction entre le temps de la campagne et le temps plus apaisé de l’exercice du pouvoir n’existe plus. La communication politique est, de part en part, électorale. Cela entraine une brutalisation de la vie politique et l’inscription des enjeux électoraux dans la vie politique.
Enfin, le langage technocratique, sociologique, surplombant, qui renvoie à la verticalité est plutôt en déclin. Jadis, on avait des discours de surplomb, moi je suis au-dessus de tout et je m’appuie sur une analyse de la société, alors qu’aujourd’hui on des discours à hauteur d’anecdotes et d’individus.
Justement… pourquoi l’anecdote a-t-elle pris de plus en plus de place dans les discours politiques ?
C’est vraiment un effet de la télévision et du ressenti. Avec la télévision, nous sommes dans une société où ce qui est vrai, c’est ce qui est vu, c’est ce qui est filmé et c’est ce qui est ressenti. La réalité concrète, c’est le coin de la rue, le bas de l’immeuble. Il y a une sorte de tyrannie de l’anecdote et du faits-divers.
Certains critiquent même ceux qui donnent des chiffres et disent qu’eux ils parlent de personnes réelles. Néanmoins, la réalité des chiffres est plus vraie que la réalité de ce que X ou Y a vu au coin de la rue. Il faut toujours s’arracher aux faits singuliers pour essayer de les mettre en perspective, essayer de voir la complexité du réel et d’en défaire les nœuds. Hélas, les responsables politiques le font de moins en moins.
Pourquoi les responsables politiques ont-ils des plumes ? A quoi sert-elle ?
C’est compliqué parce que ce n’est pas forcément quelque chose sur lequel il y a, en sciences sociales, énormément d’investigation. Cela reste un secteur sensible. Les témoignages les plus intéressants viennent des anciennes plumes. Ce que l’on peut dire, c’est que les professionnels de la communication se sont imposés dans les entourages des responsables politiques et ont tendance à peser de plus en plus fort et pas seulement sur le temps des campagnes électorales.
Le rôle de la plume est d’épargner le temps du responsable politique qui est très sollicité, qui peut prendre énormément la parole et qui n’a évidemment pas le temps de rédiger lui-même ses discours. Cela est valable pour le maire d’une grande ville, pour un ministre, pour les responsables politiques les plus importants.
Normalement, le rôle de la plume est d’effectuer une simple mise en forme de la pensée, sachant que, évidemment, la rédaction proprement dite devra toujours être précédée d’un échange au cours duquel le responsable politique aura transmis les messages qu’il veut faire passer. Néanmoins, il arrive très régulièrement que la plume politique ne s’entretienne pas en amont avec l’élu qui remodèle ensuite, ou pas, le projet de discours.
Les plumes prennent-elles parfois une place trop forte dans l’élaboration des discours politiques ?
Entre la mise en forme des idées et la formulation des idées, la frontière est très floue. Entre le modèle d’un responsable politique qui n’a juste pas le temps de mettre les mots dans l’ordre et dont le conseiller en communication sera simplement chargé de formuler les choses de façon très technique et, à l’inverse, celui du responsable politique qui serait simplement une marionnette, un pantin, et qui prononcerait des choses qu’il n’a ni rédigées, ni pensées, ni réfléchies, la réalité est évidemment très variable. A mon avis, il ne faut peut-être pas exagérer et transformer les responsables politiques en marionnettes avec des professionnels de la communication politique qui, derrière, tireraient les ficelles.
J’ai l’impression que votre question renvoie à la souveraineté de la parole. Roland Barthes disait « l’écriture est une monarchie absolue » et les politiques, peut-être parce qu’ils ont du mal à maîtriser les choses, aiment à faire croire qu’ils maîtrisent les mots.
L’idée selon laquelle le discours politique ne serait pas un espace de souveraineté individuelle est une idée qui leur fait probablement un peu peur. La théâtralité politique suppose vraiment des individus souverains. Tout ce qui est béquille, tout ce qui est aide, peut être vu comme problématique. Je pense à la façon dont, à l’Assemblée nationale, les uns posent des questions qu’ils n’ont pas rédigées et les autres lisent des réponses qu’ils n’ont pas rédigées non plus. L’idéologie démocratique suppose quand même que les représentants soient autonomes, souverains.
La revue Mots a sorti un numéro sur le discours macroniste. Quelles sont les grandes lignes du discours macroniste ?
Je retiens notamment deux points. D’abord, on remarque un discours de mobilisation depuis la crise du covid 19 et maintenant avec le conflit en Ukraine avec l’utilisation d’une réthorique de guerre.
Ensuite, il est intéressant de voir la façon dont le lexique du monde de l’entreprise et du néo-capitalisme a pu imprégner le discours politique macroniste. Contrairement aux pays anglo-saxons, la France a en effet longtemps été assez fermée à ce champ lexical-là. On parlait surtout de service public.
Emmanuel Macron s’est présenté comme un non professionnel de la politique et comme un représentant de la société civile dans un livre qui s’appelle Révolution. Il a parlé de Startup Nation et a entendu importer en politique des modes de fonctionnement issus de l’entreprise, par exemple le recrutement des candidats de son parti sur CV. Cela revient à se demander comment le discours du New Management, basé sur l’innovation, la souplesse et l’adaptabilité, a pu imprégner le discours politique macroniste ? C’est ce à quoi nous tentons de répondre dans le numéro de la revue Mots.
Est-ce que l’on peut penser un discours politique sans la dimension non-verbale ? Qu’est-ce que cette dimension apporte au discours politique ?
Sous la Troisième République, le discours politique, c’était le discours à la chambre reproduit dans la presse. On connaissait Clémenceau parce qu’on lisait, dans les journaux, ce qu’il avait déclaré à la chambre.
Aujourd’hui, le discours politique est certes toujours associé à un texte mais aussi, désormais, à une voix, à un corps qui énonce, à un visage, à une silhouette, à des émotions, à des marqueurs corporels dont il est inséparable.
Par exemple, la touche vestimentaire, l’intonation, l’accent, tout cela compte. Je pense à des travaux qui montrent, par exemple, que les accents régionaux ne sont pas très présents en politique, peut-être parce qu’ils continuent à être stigmatisés.
Désormais, il faut tout observer. C’est ce que font les chercheurs, ce que font les journalistes, ce que font les commentateurs mais c’est aussi ce que font les citoyens. Ces derniers sont en capacité de dire que le responsable politique avait l’air tendu, qu’il ne semblait pas lui-même croire à ce qu’il disait, qu’il avait le regard dans le vide ou qu’il était très ému.
Comment les responsables politiques expriment-ils leur émotion dans leurs discours ?
J’ai fait un livre sur les émotions politiques dans lequel je me suis intéressé à ce que les linguistes appellent ‘’le discours d’émotion’’, c’est-à-dire la façon dont les émotions sont marquées dans le discours.
Ces émotions peuvent être marquées par un point d’exclamation, par le choix d’un verbe, explicitement quelqu’un qui dit « je suis toujours très ému quand je pense à » mais aussi par l’emphase, par toute une série de figures de style.
L’émotion s’exprime aussi par des marqueurs extra-discursifs, comme la façon de parler, le rythme de la voix, la tonalité, les larmes éventuellement, un rire, une voix qui se hausse, une colère.
Y a-t-il de plus en plus d’émotions dans les discours politiques ?
Oui, la rhétorique émotionnelle est de plus en plus présente dans les discours politiques et, en même temps, les émotions sont de plus en plus visibles sur les corps des politiques.
La vieille image de l’énarque qui sait se contrôler, qui ne doit rien laisser paraître, n’a pas complètement disparu mais elle est très largement concurrencée par ce qu’on appelle la ‘’néo-télévision’’, c’est-à-dire un média qui valorise les émotions.
Beaucoup d’énarques ont été critiqué pour cela. Certains sont parvenus, avec le temps, à passer de la grammaire institutionnelle à la grammaire télévisuelle ou médiatique.
Pour un responsable politique, à quoi ça sert d’écrire un livre ?
Cela sert principalement à s’arracher au monde un peu quotidien, trivial, profane, des tweets, des posts, des ‘’petites phrases’’ et des chaînes d’information en continu. Certes, cela confère de la visibilité mais cela enferme aussi dans la médiocrité du combat politique et dans la banalité d’un espace public saturé. Ecrire un livre, cela permet de changer un peu de registre, de déployer une pensée qui est supposée plus profonde sur le moyen terme.
Il y a une légitimité du livre en France qui est très forte et en particulier en politique. De Gaulle était un écrivain reconnu avant d’être un responsable politique. Ses successeurs ont aussi publié des ouvrages. Jusqu’à Sarkozy, les Présidents de la République ont tous été un peu obligés de dire qu’au fond, en France, être Président, c’est avoir un lien fort avec la littérature. Un Président de la République en France doit incarner la culture française et donc la littérature française.
Que ce soit des livres autobiographiques, des livres programme, des biographies historiques, voire des romans, être capable de tenir la plume, c’est une source de légitimité politique. Quand le responsable politique est reconnu et peut candidater à la présidentielle, cela participe de ce que j’appelle la ‘’montée en présidencialité’’.
L’objectif n’est pas que le livre se vende mais de profiter de la sortie de l’ouvrage pour être invité à la matinale de France Inter, pour avoir des bonnes pages dans l’Express, pour être présent sur les réseaux sociaux. Pour résumer, l’objectif, c’est d’exister.
Pensez-vous que les journalistes politiques ont une part de responsabilité dans la dégradation du discours politique ?
C’est toujours très difficile de parler des journalistes, comme de parler des responsables politiques. Les journalistes sont enfermés dans des contraintes de format, et à ce titre, effectivement, il leur arrive aussi de succomber à la fascination de l’anecdote, de la ‘’petite phrase’’. Je pense en particulier au journalisme télévisuel. Il existe également un journalisme d’analyse de la vie politique qui est moins enfermé dans le quotidien, dans le commentaire au jour le jour, qui prend du recul et fournit aux citoyens une vision analytique et critique.
Par ailleurs, il y a ce que la sociologie politique anglo-saxonne appelle le ‘’journalisme de course aux petits chevaux’’. La clé d’analyse de toute action politique serait l’élection et notamment, en France, la présidentielle. Plus personne n’ose parler de la vie politique autrement qu’à partir de la conquête du pouvoir, de la recherche de popularité et de la ‘’montée en présidentialité’’.
Dès qu’il y a eu une élection, on est déjà en train d’évoquer la prochaine. Les responsables politiques sont obsédés par les élections, on a aussi des commentateurs politiques qui tendent à l’être et des communicants politiques qui le sont également. Cette obsession de beaucoup de responsables politiques n’a aucun intérêt pour les citoyens. C’est très réducteur d’enfermer les responsables politiques dans la conquête du pouvoir comme c’est réducteur d’enfermer les entrepreneurs dans la recherche de profits.
Interview réalisée par Damien Arnaud et publiée en novembre 2026
En plus de cette interview écrire, découvrez aussi la série de 4 podcasts sur YouTube avec Christian Le Bart : https://www.youtube.com/playlist?list=PL1i7jQmIE0z2fC2tcYoFsJAqT6Awe2fi9

