Coach et consultante en communication, Alexandra Fresse-Eliazord vient de publier Ecrire un discours, manuel à l’usage de l’élu ou de sa plume (Territorial Editions). Interview.
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Le triangle de la rhétorique (c’est-à-dire le logos, le pathos et l’ethos) est-il encore équilibré ou le pathos, c’est-à-dire l’émotionnel, a-t-il pris une place démesurée dans les discours politiques ?
On observe à l’Assemblée nationale une montée en puissance des discours émotionnels, notamment dans le registre de la colère. Le CEPREMAP (Centre Pour la Recherche Economique et ses Applications) a analysé deux millions de discours prononcés entre 2007 et 2024 et note que la rhétorique émotionnelle s’est imposée à partir de 2017, et plus encore après 2022. Selon eux, c’est parce que le public visé a changé : les députés s’expriment aujourd’hui davantage pour leurs followers que pour les autres députés, avec tous les effets pervers des réseaux sociaux sur la polarisation des débats et la violence politique. Mais cela est moins vrai pour les élus locaux, qui ne sont pas dans la même logique d’audience. Et on note au moment des élections municipales la place prépondérante de l’ethos : il faut être crédible, avoir l’air sérieux (regardez les photos !).
Pourquoi l’anecdote a-t-elle pris de plus en plus de place dans les discours politiques ?
C’est ce que l’on appelle la mode du storytelling. Qui n’est pas nouvelle ! Mais désormais, tout le monde s’y est mis, ce qui tend à décrédibiliser cette pratique, qui, au départ, a pour intérêt d’accrocher l’attention sur du concret, quelque chose qui résonne avec la vie des gens. Donner à voir, à sentir, raconter « une histoire », ça touche au cœur, c’est la dimension émotionnelle du discours qui a un impact plus profond que des chiffres ou des arguments non illustrés. C’est important de donner des exemples ! Mais pour ne pas être suspecté d’en faire une astuce rhétorique, il faut surtout que ce soit de vrais exemples (et pas une histoire crédible inventée) : la sincérité de l’oratrice ou de l’orateur se sent au moment où est raconté quelque chose dont elle ou il a vraiment été témoin.
Dans votre ouvrage, vous évoquez les 4 familles d’arguments que peut utiliser un responsable politique. Quelles sont-elles ?
C’est Philippe Breton, spécialiste en sciences de l’information et de la communication, qui a classifié les arguments en quatre familles, dans son ouvrage Convaincre sans manipuler (La Découverte) publié en 2008. La première famille est celle des arguments d’autorité : elle recouvre tous les procédés qui consistent à mobiliser une autorité, positive ou négative, pour crédibiliser une idée. La deuxième famille est celle des arguments de communauté : ils font appel à de croyances ou des valeurs partagées par l’auditoire. Pour les utiliser, il est nécessaire de bien connaître son public ! La troisième famille est celle des arguments de cadrage : on présente le réel d’un certain point de vue, on déplace le cadre pour faire voir les choses autrement. Et enfin les arguments d’analogie mettent en œuvre des figures classiques, comme la comparaison ou la métaphore, en les dotant d’une portée argumentative.
Dans un de ces livres que vous citez dans votre ouvrage, Clément Viktorovitch parle du « paradoxe du bon élève ». Qu’est-ce que c’est ?
Pour prendre confiance dans ses prises de parole, j’ai coutume de dire : « on est convaincant quand on est convaincu. » Mais cela ne suffit pas ! En effet, il arrive que l’on soit tellement convaincu soi-même que l’on crée du rejet ou des blocages. Le « bon élève » a une argumentation construite, étayée de chiffres, de preuves, mais il fait une démonstration de « sachant » qui peut agacer, et peut être ressentie comme du mépris, ou parfois une leçon de morale. Pour y remédier, il faut parvenir à se décentrer et s’intéresser à l’auditoire : quelles sont ses contraintes, ses freins, ses inquiétudes ? En quoi ce que je vais leur dire va répondre à ses besoins, besoin de comprendre mais aussi parfois d’être rassuré… et d’être compris, considéré.
N’avez pas l’impression que les mots et les expressions à la mode pullulent dans les discours politiques ? Quel est le risque ?
Il y a plusieurs choses : des mots « tendance », et des mots tellement utilisés qu’ils se vident de leur sens. Dans le premier cas, si on le fait avec humour, ça peut être un marqueur de connivence avec l’auditoire. En revanche, si on adopte trop sérieusement un langage qui n’est pas le sien, par exemple pour « faire jeune », on risque le ridicule : ainsi, en novembre 2025, le président Macron dans une rencontre avec des lectrices et lecteurs de la presse régionale sur le sujet des réseaux sociaux a multiplié les mots du virtuel et de la tech comme s’il voulait faire étalage de sa connaissance du sujet, ponctuant ses propos de la locution « en vrai »… et cela a été remarqué, mais pas dans le bon sens ! Et puis il y a des mots « à la mode institutionnelle » qui ont été importants pour faire émerger un sujet, par exemple l’expression « développement durable » devenue populaire au début des années 2000, qui a tellement été utilisée dans tous les contextes qu’elle a perdu de sa puissance sémantique.
Quand on doit faire une annonce lors d’un discours politique, à quel moment du discours faut-il placer cette annonce ?
Cela dépend du contexte. En règle générale, plutôt au début, et la suite du discours permet d’entrer dans le détail. Il faut bien garder en tête qu’à l’oral, il est plus difficile de conserver l’attention qu’à l’écrit. Si celle-ci n’est pas accrochée dès le départ, vous avez perdu votre auditoire pour la suite. En revanche, pour une prise de parole très courte, on peut construire son discours avec un effet de suspense et garder l’annonce en fin de discours. Dans ce cas, il s’agit plus d’un effet de style, et souvent d’un faux suspense puisque les invitations mentionnent forcément l’enjeu de la rencontre.
En France, peu de personnalités politiques utilisent l’humour. L’humour est-il efficace dans un discours politique ? Quel est le risque ?
L’humour crée de la connivence. Mais c’est aussi une prise de risque s’il n’est pas compris (par exemple si vous faites de l’ironie, à savoir exprimez le contraire de ce que vous pensez, et que vous êtes pris au premier degré). En fait, l’humour en démarrage de discours est très pratiqué Outre-Atlantique, notamment sous forme d’auto-dérision, alors qu’en France, on attend d’un discours politique avant tout qu’il soit sérieux. Pour autant, on peut mettre de l’humour dans ces discours, mais si, et uniquement si, il a vocation à crée du commun et à se rapprocher de l’auditoire avec une référence connue. Un humour qui consisterait à se moquer d’une certaine catégorie de personnes en revanche est à mon sens très mal venu, car même si les personnes concernées ne sont pas présentes, tout se sait. Evidemment, les discours de campagne ne respectent pas forcément cette règle. Et c’est bien dommage car cela n’élève pas le débat.
Quels peuvent être les tons d’un discours politique ?
Le ton du discours dépend du contexte, du message à faire passer, et surtout : de l’intention. Une première intention peut être de mettre en avant un consensus. C’est le cas des discours d’accueil, de commémoration ou d’hommage, mais aussi souvent pour les inaugurations. Le ton ici sera solennel et positif, voire même avec quelques traits d’humour pour certains hommages.
Si l’intention du discours est de susciter le débat, lors d’une consultation de la population ou d’acteurs d’un domaine en particulier, on parlera de la démarche et de son objectif, et le ton sera plus factuel, avec un vocabulaire technique (sans être technocratique).
On peut vouloir aussi se positionner, persuader et convaincre. Si on propose sa solution à un problème donné, le ton sera décidé et éventuellement polémique, avec effets de style pour l’aspect émotionnel. Et sur un débat en cours où les avis sont tranchés, le ton peut devenir polémique, avec, côté style, usage d’images et de références.
Un discours politique se bâtit par rapport à un auditoire particulier. Que faut-il prendre en compte ?
On ne peut faire passer son message que si l’on tient compte des attentes de l’auditoire sur le sujet de la manifestation : attente d’informations ou d’une prise de position. Mais il faut aussi, pour utiliser les bons arguments, identifier quel est son degré de connaissance sur le sujet ou la réalisation dont il est question, sur la politique publique que l’on entend valoriser à cette occasion, et son adhésion ou non (au projet ou à la ligne politique de la collectivité en général). Et pour le choix des mots, et des citations éventuelles, il est pertinent de réfléchir à son vocabulaire et ses références. Notons que le jargon technocratique passe très bien en réunion en interne, moins auprès du grand public… Le contexte donnera aussi une indication sur la disponibilité du public (ce qui conduira à éviter un discours très long en fin de matinée, par exemple).
Qu’est-ce qu’un responsable politique attend d’une plume politique ? Quelle doit être sa valeur ajoutée ?
La première condition pour que ça se passe bien est que la plume s’intéresse à son élu, le connaisse vraiment, c’est ce qui permettra de personnaliser le discours. Ensuite, le principal apport est d’abord un précieux gain de temps, la préparation et l’écriture étant particulièrement chronophages. Certes, il peut se « débrouiller » avec les éléments factuels que fournissent les services. Ce que la plume apporte, c’est la problématisation des données, la synthèse entre les éléments factuels issus des notes et la vision politique. Par rapport aux chiffres bruts des éléments des services, la plume a le savoir-faire pour les mettre en perspective, pour les rendre concrets et palpables. Ensuite, la mission est de sécuriser son élu, cela signifie lui mettre en la main, sous forme d’un papier, tous les éléments dont il a besoin. Selon l’élu, le sujet, et le contexte de la manifestation, il peut s’agir parfois uniquement d’un rappel des chiffres clés et de quelques formules pour bien démarrer et bien conclure.
Certains responsables politiques s’appuient désormais sur l’IA pour écrire leurs discours. Est-ce positif ou négatif ? L’IA va-t-elle faire disparaître le métier de plume politique ?
Les IA écrivent des discours corrects, mais très convenus, voir « clichés », mais tout dépend de l’habileté de la personne qui rédige les prompts. L’Intelligence Artificielle générative n’a d’intelligence que le nom, au sens où elle « génère » du texte, à partir d’un prompt, qui peut être très complet (surtout si on travaille avec plusieurs prompts successifs pour améliorer le texte) et des éléments disponibles. Le problème : à moins de disposer d’une plateforme IA privée, et payante (je ne parle pas d’un compte payant, mais bien d’une plateforme interne), si vous envoyez vos documents pour que l’outil IA les utilisent pour écrire un texte, vous rompez l’obligation de confidentialité puisqu’ils deviennent des données alimentant l’IA… pour tous les utilisateurs du monde entier. Par ailleurs, parmi les formes d’intelligence, il y a l’intelligence émotionnelle. L’IA manque singulièrement de feeling, et pour le moment, les bons discours, à savoir ceux qui touchent véritablement l’auditoire, restent des discours écrits par des humains.
Qu’est-ce qu’il reste de la pensée de l’antiquité dans la façon d’aborder les discours politiques ?
Il est intéressant de constater que depuis La Rhétorique d’Aristote, la structure type du discours n’a pas beaucoup évolué. Ce qu’on appelle aujourd’hui l’accroche, c’est « l’exorde » : il s’agit de capter l’attention, de s’attirer la bienveillance de l’auditoire. Ensuite vient le message, chez Aristote « l’exposé de l’opinion » (narratio) : de quoi parle-t-on, quel est l’enjeu, l’opinion défendue. Puis suit le développement, en plusieurs parties, l’argumentation (confirmatio). Et enfin la « péroraison », c’est tout simplement la fin du discours : il s’agit de conclure et de trouver une formule frappante pour la chute. Une fois que l’on a ce squelette, on peut s’autoriser toutes les variations, et la taille des parties a évolué dans le temps : le terme « péroraison » est connoté négativement parce qu’à l’origine, cette partie du discours était très longue, alors qu’aujourd’hui, la conclusion et la chute sont conçues comme synthétiques.
Que peut-on faire pour que les citoyens croient encore aux discours politiques ?
Peut-être faire moins de discours ? Ou en tout cas : en faire à bon escient et de la bonne longueur. Il est regrettable que dans des prises de parole collectives, par exemple lors d’inauguration d’équipements pour lesquels il y a eu plusieurs financeurs, les personnalités prenant la parole pensent que leur importance se mesure à la taille du discours. Les personnes qui les écoutent ne peuvent qu’avoir l’impression d’avoir affaire à des querelles d’ego…
Ensuite, toute la difficulté est d’incarner une figure d’autorité, ce qui est souvent attendu des élus, tout en montrant sa proximité avec ses administrés : il ne s’agit pas de copier le langage des jeunes si on parle à des jeunes, ce qui, nous l’avons dit, est ridicule, mais de s’intéresser sincèrement à leurs préoccupations pour en tenir compte dans le discours. Et cela fait appel au sens politique « de terrain ».
Je me souviens avoir préparé un discours d’inauguration d’un lycée pour Jacques Auxiette mettant en avant les investissements et le projet éducatif du mandat. Une fois sur place, pendant la visite, il entend les gens lui dire qu’il y a un problème d’accès avec les transports collectifs : dans son discours, c’est de cela dont il a été question finalement. Le problème de fond n’est pas « d’avoir ou de ne pas avoir confiance dans les discours » mais bien de créer les conditions d’un lien de confiance avec les personnalités politiques.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mai 2026
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