Communication politique numérique : « Donald Trump a ringardisé le contenu et le fond au profit de la forme et surtout du show »

Interview d’Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Catholique de l’Ouest, sur les grandes transformations de la communication politique numérique en France et à l’étranger.

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La communication politique numérique fait-elle prévaloir l’image sur l’écrit ?

Non car sur la plateforme X notamment (et pas seulement), le discours politique sous formes de tweets et de threads écrits reste attractif et constitue un moyen important de se légitimer pour les hommes et les femmes politiques. L’expression politique sur X passe par l’écrit qui est le vecteur de la pensée et de l’idéologie politique.

La communication politique numérique tente-t-elle avant tout de séduire ou de convaincre ? Les émotions sont-elles trop mobilisées en communication politique numérique ?

La communication politique numérique tente avant tout, selon moi, de séduire (par la qualité des mises en scène et en image, par le storytelling déployé) et de donner à voir des contenus visuels et graphiques léchés, soignés, attractifs. La conviction passe par la raison et la persuasion par l’émotion. Les émotions sont beaucoup mobilisées en communication politique numérique, beaucoup trop à mon sens. Aujourd’hui, on privilégie la forme par rapport au fond, la relation prime sur le contenu pour paraphraser Paul Watzlawick.

Que pensez-vous de l’usage des émojis en communication politique numérique ?

Les émojis en communication politique numérique servent une économie de moyens générale et participent d’une course à l’immédiateté qui favorise le registre émotionnel à la dimension rationnelle de l’écriture. Un émoji vaut bien des phrases, même si la qualité de l’expression reste primaire.

Le storytelling politique s’est-il métamorphosé sous l’impulsion des outils numériques ?

Les outils numériques ont permis de démocratiser le storytelling et de le rendre à la fois plus viral et plus efficace mails ils n’en ont pas changé la nature profonde. Raconter des histoires au profit du pouvoir politique ou de sa conquête n’a pas tant évolué que ça.

En France, les dirigeants politiques ont-ils des lignes éditoriales bien définies sur leurs différentes plateformes numériques ?

De plus en plus les dirigeants politiques font appel à des communicants professionnels à qui ils confient la gestion de leurs comptes sur leurs réseaux sociaux et déterminent une ligne éditoriale ou au moins des lignes de force ou des éléments de langage et des structures de discours reconnaissables et facilement identifiables.

X est-il toujours d’après-vous le 1er outil de communication politique en France ?

D’après mes recherches, mon expertise et mes nombreux échanges avec des journalistes politiques lors des interviews que je leur accorde, je dirais que X est le réseau social sur lequel on compte le plus de personnes oeuvrant dans le champ politique (au sens de Bourdieu) entre les enseignants-chercheurs spécialisés, les communications, militants, sympathisants et les hommes et les femmes politiques.

En France, Facebook est-il un outil de communication politique dépassé comme le disent certains ?

Facebook est un outil de communication qui est en recul par rapport à d’autres outils parce que les possibilités qu’il offre sont très limitées par rapport à d’autres outils qui favorisent le live streaming, l’immédiateté, la vidéo brève et importante.

Pourquoi les dirigeants politiques communiquent sur la plateforme pour adolescents Tiktok ? Quels sont les intérêts pour eux et les dangers pour les jeunes qui les suivent ?

TikTok s’est imposé pour les dirigeants politiques comme un outil de communication politique pertinent pour aller chercher les jeunes. Ils représentent une communauté potentiellement importante d’électeurs et réserve de voix probable en cas de situation de crise ou d’instabilité politique comme celle que nous sommes en train de vivre. Pour les politiciens l’intérêt est d’aller chercher une population très intéressée par la politique mais plutôt déçue par les professionnels de la politique et qui ne vont pas jusqu’aux urnes sur son terrain de jeu et d’expression favori. Pour les jeunes les dangers sont dans l’absence de recul par rapport aux origines des vidéos, par rapport à leur montage et aux messages tendancieux qu’ils diffusent.

Les dirigeants politiques ont-ils raison de faire leur communication politique sur Linkedin ? Quels conseils leur donneriez-vous ?

Sur Linkedin, certains politiciens sont présents et ils ont raison de le faire car ce réseau social professionnel est le lieu par excellence pour agréger des suiveurs / sympathisants / électeurs potentiels, ainsi que des penseurs du politique, des théoriciens et des praticiens et des curieux.

Youtube a-t-il d’après vous révolutionner la communication politique ? Si oui, dans quels sens ?

YouTube a permis à des partis peu exposés médiatiquement d’agréger des communautés de suiveurs, de sympathisants et de militants, de fidéliser une base militante via des chaînes et des vidéos formatées et montées pour cette plateforme. Cela a permis à des partis populistes de diffuser leurs idées en toute tranquillité et impunité car dans la masse de données et de vidéos les vidéos de certains partis populistes en l’occurrence ressortent peu du lot.

L’IA va-t-elle transformer la communication politique numérique ? Si oui dans quels sens ?

L’IA va transformer la communication politique d’abord par la production de vidéos en deepfakes entièrement conçues par intelligence artificielle pour déstabiliser des partis adverses, jeter l’opprobre sur certains candidats, etc… Elle va aussi permettre de produire plus facilement et en grande quantité des messages texte et vidéo pour atteindre une dissémination virale de certaines idées et idéologies politiques.

En France, est-ce que l’astroturfing menace vraiment le débat public en ligne ou son influence est-elle minime ?

En France, l’astroturfing commence à perturber le débat public par des vraies fausses mobilisations spontanées autour de sujets de société forcément tendancieux qui sont souvent pilotés en sous-main par des partis populistes ou par des généreux donateurs proches de l’extrême-droite tels que Pierre-Édouard Utérin. Récemment « Bloquons tout » ou « C’est Nicolas qui paie » ont été des illustrations de l’astroturfing et de son poids croissant dans le débat public.

A l’étranger, quelles sont les 2 ou 3 personnalités politiques dont la communication numérique est innovante ou intéressante à analyser ?

A l’étranger, il y a plusieurs personnalités politiques dont la communication numérique est innovante et intéressante à analyser. Tout d’abord Giorgia Meloni en Italie qui est la cheffe de file d’une extrême-droite décomplexée articulée avec une féminité assumée et une maternité qui est exhibée comme le signe d’une double carrière à mener en parallèle, celle de première ministre de l’Italie et celle de maman qui la singularise des autres dignitaires politiques.

Comment passer à côté de Donald Trump qui a imposé le show comme principe de communication politique qui ringardise le contenu et le fond au profit de la forme et surtout du show. Sa communication en zigzag, qui dit tout et son contraire de façon décomplexée, son plan de paix entre Israël et la Palestine avec des arrière-pensées peu glorieuses et le soutien à la recherche d’un accord de paix entre Ukraine et Russie largement à l’avantage de la Russie donnent à voir l’image d’un communicant politique éruptif, sans filtres, qui dit tout ce qu’il pense à l’instant T quitte à se déjuger, se contredire ou rétropédaler sans vergogne.

Le troisième est Zohran Mamdani le nouveau maire de New York qui a beaucoup travaillé son identité visuelle et sa présence sur les réseaux sociaux aussi importante et à égale proportion avec ses participations à l’écosystème médiatique classique. Il a multiplié les collaborations en ligne avec des créateurs et a produit des podcasts qui on eu un fort impact.

Si vous pouviez changer certaines tendances négatives ou dérives de la communication politique numérique actuelle, que recommanderiez-vous ?

Il faut abandonner les « petites phrases », le bad buzz et les éléments de langage au profit de vrais programmes politiques avec une idéologie assumée et rééquilibrer les stratégies d’image politique au profit du fond.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en avril 2026


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