« Les responsables politiques devraient parler en se fondant beaucoup plus sur l’intérêt général et écouter davantage la parole des citoyens »

Interview de Jacques Gerstlé, Professeur émérite au Département de Science Politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et auteur avec Christophe Piar du manuel intitulé La communication politique (Armand Colin 2025) 

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Selon les études du centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), la confiance des citoyens envers les dirigeants politiques se dégrade chaque jour un peu plus. Estimez-vous que les dérives et excès de la communication politique en sont une des raisons ? 

Incontestablement l’émergence des réseaux sociaux s’est accompagnée d’une dégradation de la confiance des citoyens. Mais on voit bien que la responsabilité de ce phénomène est partagée entre les professionnels de la politique, les professionnels de l’information et de la communication et les citoyens qui utilisent de façon croissante (mais non encore exclusive) les technologies numériques.

Dans cet univers hybride, où se combinent les médias traditionnels (par leur effet amplificateur) et les numériques (par leur effet de clôture des « chambres d’écho), on perçoit mieux aujourd’hui combien sont menaçants pour la démocratie la désinformation et toute une série de pathologies qui lui sont liées : les bulles de filtre, les fake news, la publicité ciblée, les « vérités alternatives », la propagande computationnelle (réalisée par l’informatique), les contenus haineux et conspirationnistes, voire l’astroturfing, c’est à dire la stimulation d’une opinion publique spontanée par la multiplication des comptes sur les réseaux sociaux pour faire monter la visibilité de certains enjeux et relayer de façon massive des messages partisans.

Dans ces derniers développements, il semble bien que la communication politique fait apparaître un certain nombre de déficiences dont le socle serait de nature épistémologique qui contribue à éroder des institutions centrales (presse, élections, justice, droits civiques…) au profit d’un ordre illibéral. 

La parole politique a-telle encore de la valeur ? De quoi a-t-elle besoin pour se régénérer ? 

Depuis Aristote, on sait que l’homme est à la fois un animal symbolique et un animal politique. Cette double propriété garantit à la parole politique l’éternité… sauf à être subvertie à la façon du livre 1984 d’Orwell.

La bataille de l’image prime-t-elle sur la bataille des idées ? Si oui, est-ce satisfaisant ? Comment modifier la donne ? 

La communication politique est par définition syncrétique. Elle englobe la politique publique proposée, l’image associée, l’information diffusée. La communication politique est définitivement marquée par l’intertextualité. Tout texte est un intertexte qui renvoie à un univers de compétition et de définitions de la situation en concurrence. C’est pourquoi une campagne électorale doit s’analyser comme l’interaction entre des interprétations stratégiques de la situation politique. Aucun acteur ne peut prétendre contrôler l’ensemble du processus qu’il s’agisse des candidats, des médias ou des électeurs.

Selon le Professeur Eric Dacheux, « le marketing politique est une impasse« . Etes-vous d’accord avec lui ? 

C’est une représentation trés limitée du processus beaucoup plus complexe de la communication politique.

Les sondages ont-ils pris une place trop importante en politique ? N’avez-vous pas la sensation que les dirigeants politiques orientent leur communication en fonction des résultats des sondages ? En d’autres termes, les résultats des sondages n’ont pas pour conséquence que les dirigeants politiques disent ce que la majorité des citoyens veulent entendre ? 

C’est l’immense question de la représentation politique dont le sondage est une réduction empirique et opérationalisable pour les décideurs politiques. Ces derniers ont toute latitude pour décider dans le sens attendu par la majorité mais n’y sont pas obligés dans la démocratie représentative comme l’indique Bernard Manin, en 1995, dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif. La réforme des retraites adoptée en 2024 est un bon exemple de dissociation entre décision et majorité.

Pour autant, il semble bien que les sondages servent principalement à ajuster communication de l’exécutif et opinion majoritaire. On fera remarquer pourtant que c’est l’objectif premier de toute communication politique d’exercice du pouvoir de produire de la légitimation de l’action politique.

Pensez-vous que les dirigeants politiques peuvent encore construire leur stratégie de communication politique autour des valeurs de courage politique, d’intégrité et de respect de la parole donnée ? 

Pourquoi ce choix limité de valeurs proposées comme principales. On pourrait en évoquer quantité d’autres dans l’air du temps : ouverture, compétence, authenticité…

La peopolisation politique n’a-t-elle que des défauts ? Quels sont les risques de dérapage en matière de communication politique ? Quelles sont les conditions pour que cette peopolisation politique soit positive ?  

Non. Dans son ouvrage, Bernard Manin affirme que les qualités personnelles constituent des repères fiables pour inspirer le choix des gouvernants. Le risque associé est la facilité pour tout le monde d’y recourir. Pour les acteurs (facilité de se mettre en avant), pour les médias (facilité du travail de collecte d’informations), pour le public (facilité de la manipulation de critères trop évidents ou disponibles).

N’assiste-t-on pas aujourd’hui, en politique, à une dictature de la transparence ? Si oui, estimez-vous qu’elle améliore la communication politique ? 

Je dirai plutôt dictature de la visibilité. La transparence peut être contreproductive en matière de politique publique où on sait trés bien qu’elle résulte de la compétition entre groupes d’intérêt et de leur fonctionnement en réseaux. Dès lors, la compatibilité entre ces intérêts divergents peut difficilement être fondée sur la transparence.

Assiste-t-on, en France, à une trumpisation de la communication politique ? 

Non… à moins de se cantonner à l’explosion de réseaux sociaux et de leur usage par les gouvernants, et encore, on est très loin en France d’une communication politique à la Trump.

Les électeurs les plus actifs politiquement sur les réseaux sociaux (qui postent, partagent, commentent) ont en effet, moins soutenu Trump tandis que les récepteurs passifs (qui se contentent de lire des messages) ont manifesté une probabilité plus élevée de la soutenir.

En 2016, selon Benkler dans son ouvrage The Network Propaganda publié en 2018, les supporters de Trump se trouvaient d’abord dans les groupes démographiques les moins attentifs aux sites d’information en ligne et aux réseaux sociaux. Parmi les électeurs blancs âgés de 18 à 29 ans qui ont le plus utilisé internet et les réseaux sociaux pour s’informer sur l’élection , le vote Trump est ainsi largement minoritaire (avec moins de 40%). Il est au contraire majoritaire chez les 45-64 ans et les 65% et plus (58%) qui se sont beaucoup moins informé grâce à ces médias et beaucoup plus grâce à la télévision. La polarisation de l’électorat américain depuis 1996 s’est d’ailleurs essentiellement produite dans les segments qui utilisent le moins internet et les réseaux sociaux.

Quels sont les grands penseurs d’antan dont les dirigeants politiques devraient s’inspirer pour leur communication politique ?

Aucun vus les changements macrosociologiques, politiques et techniques de l’environnement de la communication politique.

Qu’est-ce que l’existence des chaînes d’information en continu ont modifié en matière de communication politique ? L’ont-elles dégradée, améliorée ou métamorphosée ? 

Les chaînes d’information en continu constituent un élément trés important de l’environnement d’information en France. Moins par leur audience que par leur rôle de mise en lumière de certains acteurs et de structuration de l’agenda politique. En accentuant la visibilité de certains problèmes (sécurité, immigration, guerre en Ukraine ou à Gaza…) elles contribuent très largement à la fixation des sujets qui dominent l’attention publique. La façon dont elles couvrent l’actualité est lourde de conséquence pour la solidification des représentations dans l’opinion publique. Il peut s’agir d’une dégradation, d’une amélioration. En tout état de cause, elles ont métamorphosé l’environnement d’information par amplification de l’information.

Dans quelle mesure, le phénomène de « campagne permanente » impacte-t-il la communication politique ? 

On doit le concept à Blumenthal qui écrit en 1982 The Permanent Campaign. C’est un fait qu’aujourd’hui la communication politique se présente sous la forme de campagnes qu’il s’agisse de campagne de légitimation de l’action publique (lutte contre le Sida, ceinture de sécurité…) ou de campagne de conquête du pouvoir grâce à la communication électorale comme je l’explique dans l’ouvrage Analyses électorales d’Yves Déloye et Nonna Mayer. On comprend bien que ce qui est en cause dans les deux cas c’est l’acceptabilité sociale d’un objet politique qui implique la durée.

Dans mon essai intitulé La communication politique a besoin d’un traitement de cheval, je préconise que les dirigeants politiques fassent preuve, en matière de communication politique, d’une « éthique de responsabilité ». En d’autres termes, qu’ils pensent les conséquences de leurs mots en matière de consolidation du vivre ensemble. Qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce que les dirigeants politiques devraient améliorer dans leur façon de communiquer ?

Ils devraient parler en se fondant beaucoup plus sur l’intérêt général et ils devraient écouter la parole des citoyens ordinaires de telle sorte que la communication politique apparaisse moins comme un exercice de professionnels que l’usage public de la raison pour qu’il s’exprime et prévale dans l’intérêt de tous. On reconnaît là l’impératif kantien.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mars 2026


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