Interview de Laurent Thiong-Kay, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à Sciences Po Lyon, spécialiste de la communication politique et de la sociologie du journalisme.
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Pourquoi très peu de personnalités politiques du parti Les écologistes parviennent à émerger dans les médias et à défendre leurs idées ?
Au niveau national, les médias d’information généralistes préfèrent, semble-t-il, se tourner vers les figures historiques et charismatiques du parti. On peut faire l’hypothèse que cela provoque une forme de saturation de l’espace médiatique, un embouteillage pour d’éventuelles personnalités montantes. Toutefois, il faudrait nuancer : Cyrielle Châtelain, Marie-Charlotte Garin, Benoît Biteau, mais également les maires de Lyon, Bordeaux, Strasbourg ou Tours disposent tous d’une surface dans les médias.
Dans d’autres localités, en revanche, les élus écologistes peuvent déplorer une configuration qui leur serait structurellement défavorable, la presse quotidienne régionale ayant le réflexe de solliciter les élus verts pour les sujets principalement estampillés « environnement ». Cela pose la question de l’emprise des catégories de perceptions et des routines journalistiques sur la visibilité des écologistes, et celle d’une opportunité – voire d’une nécessité – pour ces élus de politiser plus souvent leurs décisions. C’est-à-dire savoir les réinscrire dans un cadre d’action qui soit à la fois politique, social et environnemental.
A une certaine époque, le parti des verts était composé de personnalités qui incarnaient l’écologie au quotidien comme José Bové. Cette image d’un parti activiste de l’écologie et altermondialiste a-t-elle disparu ?
Il serait injuste, par le haut, d’affirmer que les élus écologistes ne se mobiliseraient plus. Au contraire, ils apportent très souvent leur soutien, sur le terrain, aux militants engagés contre des projets d’infrastructure. En revanche, l’image d’un parti ‘’activiste’’ que vous évoquez, se trouve, il est vrai, concurrencée – et probablement dépassée – par une autre : celle d’un parti d’élus relativement classique, se professionnalisant. Une formation partisane qui a normalisé sa présence dans le jeu politique, et dont la coloration relève davantage du réformisme ou de la sociale-démocratie qu’à la création du parti.
Les militants de l’écologie politique croient-ils encore que le parti Les écologistes est le mieux placé pour défendre leurs convictions ? Ou préfèrent-ils s’organiser eux-mêmes pour défendre leur vision de l’écologie politique ?
Je doute fort que les militants d’une écologie politique transformatrice (donc radicale) confieraient la défense de leurs idées aux Écologistes. Cela ne veut pas dire qu’ils seraient incapables d’être ponctuellement d’accord avec les prises de position du parti ou de ses représentants. Mais primo, la forme partidaire est aux antipodes des manières de s’engager, depuis plus de 30 ans, chez les altermondialistes et les anticapitalistes. Secundo, l’indétermination des Écologistes entre une écologie dite « réaliste » et une écologie « de rupture » peut clairement rebuter les militants.
Le concept d’ »écologie punitive » est-il en train de prendre de plus en plus de place dans le débat public ?
Il s’agit davantage d’une « formule », au sens de ma collègue Alice Krieg-Planque, que d’un concept. Ce qui est sûr, c’est qu’ « écologie punitive » circule, comme un stigmate pour disqualifier l’adversaire et comme un signe de ralliement qui peut coaliser des citoyens peu politisés mais rétifs à la transition écologique, et d’autres clairement situés à droite et à l’extrême-droite du champ politique.
Les écologistes veulent penser l’avenir et le transformer positivement alors que beaucoup de citoyens sont enfermés, au quotidien, dans des problèmes économiques et sociaux. Comment faire face à ce paradoxe ?
Dans son dernier livre, La Coalition Climat, le philosophe Pierre Charbonnier fournit une explication porteuse. Pour lui, les partis de la transition négligent trop souvent les impacts de ladite transition sur des populations dont les conditions matérielles d’existence sont dictées par le cadre fossile. On dit aux personnes qu’il faut changer, mais sans expliquer comment on va accompagner la transition de leur quotidien vers l’objectif, et plus encore, ce que chacun – du plus fragile au plus favorisé – gagnera grâce à elle. Les Ecologistes doivent rompre avec le registre incantatoire, d’une écologie trop abstraite pour la remettre à hauteur des classes sociales… et surtout à hauteur des classes populaires.
En matière de politique municipale, toutes les villes se copient, peu importe la couleur politique. Dans ce cadre, les écologistes ont-ils encore une petite musique à faire entendre en matière de politique municipale ?
Les chercheurs en science politique, comme Rémi Lefebvre, expliquent très bien que l’action publique locale s’est dépolitisée / technicisée et qu’en conséquence, on note une forme de convergence programmatique entre la droite et la gauche, au local. En revanche, cela n’interdit pas d’observer que Jeanne Barseghian, Emmanuel Denis ou Grégory Doucet ont mené d’ambitieuses politiques sur la consommation énergétique des bâtiments, les mobilités ou la végétalisation, qui fonctionnent comme des marqueurs écologiques de leurs mandats. Des marqueurs pour lesquels, d’ailleurs, ils sont aujourd’hui très critiqués en ces temps de campagne municipale.
Marine Tondelier vient d’annoncer sa candidature à la Présidentielle en France. Or, aucune écologiste n’a jamais été au second tour. Que pensez-vous de son slogan « Une autre marine est possible » (déjà passé au crible par dix experts en communication politique) ? Face à la crise économique et sociale actuelle, les écologistes ont-ils une chance d’être au second tour des présidentielles ?
Marine Tondelier cherche à capitaliser sur la belle notoriété acquise durant la séquence Nouveau Front Populaire (NFP). Ce slogan vise à construire une forme d’antagonisme « existentiel » avec le RN ; slogan plutôt habile puisqu’on ne peut le réduire à une simple opération de communication politique. En effet, cela fait des années maintenant que Tondelier ferraille avec le RN à Hénin-Beaumont. Son parcours la dispose pleinement à se mettre ainsi en scène contre le parti de Marine Le Pen.
Pour ce qui est du sort de la prochaine présidentielle, l’émiettement du champ politique pourrait se traduire par celui du corps électoral. Bien malin qui saura prédire si cela constitue une opportunité pour les candidats à cette élection. Pour Marine Tondelier, comme pour les autres.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mars 2026
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