Interview de Damien Deias, maître de conférences en sciences du langage à Aix-Marseille Université (AMU), auteur de l’ouvrage Les petites phrases politiques.
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Quelle définition donnez-vous des « petites phrases » ?
La définition est simple et pourrait presque paraître tautologique. Les petites phrases sont des phrases que les journalistes détachent des discours d’acteurs politiques, et qu’ils nomment « petites phrases ». Les politiques les mettent souvent en valeur dans leurs discours par différents procédés afin de les signaler et d’en faciliter le détachement. En linguistique, nous appelons cela la « surassertion ». Je précise bien que ce sont des phrases, c’est-à-dire qu’elles correspondent syntaxiquement à des phrases. J’ai pu ainsi identifier des formats syntaxiques privilégiés et mettre en lumière des routines journalistiques et communicationnelles. Souvent, elles expriment des prises de positions vigoureuses, polémiques, voire agonistiques (comme le « Ferme ta gueule » lancé par Gérard Larcher à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon en décembre 2023).
En quoi votre définition est-elle différente de celle de l’universitaire Alice Krieg-Planque et de Michel Le Séac’h que nous avons récemment interviewé ?
Ma définition ne diffère pas de celle d’Alice Krieg-Planque. En tant qu’analystes du discours, nous pensons qu’il est important de bien comprendre que les « petites phrases » sont des co-constructions médiatiques, qui résultent d’un contrat de communication entre politiques et journalistes.
Michel Le Séac’h, quant à lui, élargit la dénomination « petite phrase » aux citations historiques, y compris antiques, comme « Vae victis ». Il en a bien sûr le droit, mais il ne faut toutefois pas oublier que les petites phrases, au sens où nous l’entendons ici, sont indissociables des médias contemporains, de la télévision d’abord puis d’internet et des réseaux sociaux numériques.
J’ai pu ainsi identifier la naissance de l’expression « petite phrase » au début des années 1970. Apparaissent alors de nouveaux formats télévisuels comme les talk-shows, importés des Etats-Unis, qui favorisent le détachement des petites phrases et la mise en avant d’une parole politique spectaculaire. Les chaînes d’information en continu « à la française », privilégient ce format au détriment parfois de la richesse et de la diversité de l’information.
On ne lit pas assez souvent mais une « petite phrase » peut être également le fruit d’une gaffe. Auriez-vous des exemples ?
Ce n’est finalement pas si courant. Le métier de femme et d’homme politique exige une très grande maîtrise de sa propre parole et cette maîtrise n’a jamais été aussi cruciale. Les « dérapages » ne sont donc pas si fréquents. Je verrais toutefois deux types de dérapages. Premièrement, la petite phrase volée par un micro oublié, qui n’avait pas vocation à devenir une petite phrase.
La plus célèbre est sans conteste « Casse-toi pov’con ! » prononcée par Nicolas Sarkozy en février 2008 au Salon de l’agriculture, et devenue un emblème pour l’opposition. Je pense aussi à Manuel Valls qui, en juin 2009, préparant la venue de journalistes dans les rues d’Evry, avait dit à son collaborateur « Tu me mets quelques Blancs, quelques white, quelques blancos. ».
Mais une petite phrase peut être aussi intentionnelle et ratée parce qu’elle provoque un bad buzz. Impossible là de ne pas penser à « La République c’est moi ! » de Jean-Luc Mélenchon. Je pourrais également citer la petite phrase de Marine Le Pen « Regardez, ils sont là, ils sont dans les campagnes, dans les villes, sur les réseaux sociaux ! », lors du débat d’entre deux tours en avril 2017 face à Emmanuel Macron.
Quand peut-on dire qu’une « petite phrase » est un succès ?
Cela dépend pour qui ! A nouveau, les petites phrases sont aux prises avec les intérêts parfois contradictoires ou à tout le moins divergents des politiques et des journalistes. Elle sera réussie pour le média sur lequel elle est dite si celle-ci circule massivement sur d’autres médias. Pour le politique, bien sûr, elle doit pouvoir faire parler de lui, mais il ne faut pas qu’elle soit perçue (trop) négativement.
Mais allons plus loin dans les stratégies politiques que permettent de servir les petites phrases. Je donnerai deux exemples de stratégies. Elles peuvent être le véhicule permettant à des acteurs politiques « de second plan » d’apparaître plus souvent dans les médias. C’est le cas en particulier pour des maires de villes moyennes, comme le maire de Chalon-sur-Saône Gilles Platret (« Je sens, dans certains quartiers, une espèce d’épuration ethnique »), et bien sûr celui de Béziers Robert Ménard. Les petites phrases peuvent également servir d’instrument de négociations électorales, comme Romain Mathieu a pu le montrer pour la gauche radicale française.
Historiquement, depuis quand les dirigeants politiques utilisent des « petites phrases » ? Depuis quand leur usage s’est-il intensifié en France ?
Depuis l’apparition du figement « petite phrase » au début des années 1970, le nombre de petites phrases n’a cessé de croitre. Je l’ai montré très nettement, notamment en comptant le nombre de mentions de la dénomination « petite phrase » dans les journaux français, à l’aide d’outils textométriques et de vastes corpus numériques. Les réseaux sociaux ont sans conteste accentué cette tendance. Certains événements politiques bien sûr concentrent la production et la diffusion de petites phrases, comme les campagnes électorales et certains mouvements sociaux, comme celui des gilets jaunes.
Est-ce que l’usage de « petites phrases » appauvrit ou enrichit la communication politique ?
C’est une question qui m’est souvent posée. La question de l’appauvrissement du langage, qu’il soit politique ou autre, intéresse autant qu’elle inquiète. En tant que linguiste, dans notre démarche scientifique, nous essayons d’éviter les jugements esthétiques et les avis prescriptifs, afin de décrire avec le plus d’objectivité possible la langue.
Il faudrait donc déjà s’entendre sur ce qu’est la richesse ou la pauvreté d’un discours, et cela ne pas de soi. Un discours riche est-il un discours qui utilise des mots « soutenus » ? Une grande variété de mots ? Est-ce la longueur des phrases ? Certains poèmes de René Char, qui n’est pas le poète le plus accessible, n’utilisent que des mots très courants et des phrases très courtes. La complexité du raisonnement alors ? Vous voyez, il est très facile d’avoir une opinion sur « l’appauvrissement du langage », mais très difficile de l’aborder scientifiquement.
Je vais toutefois essayer de vous donner un élément de réponse qui pour nous linguistes est central. Les discours politiques sont inséparables des dispositifs de communication et des médias qui, dans une certaine mesure, les formatent, au sens premier du terme. Les politiques font correspondre leur discours au format attendu par les médias. On parle par exemple récemment de « tiktokisation » des discours à l’Assemblée nationale. Les discours et les phrases qui les composent seraient moins longs afin de faciliter leur partage et leur diffusion sur Tik Tok.
L’enseignant-chercheur belge Loic Nicolas regrette qu’avec les réseaux sociaux, les discours politiques ne soient plus perçus comme un Tout mais comme une somme de parties, composées notamment de « petites phrases ». Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord, mais il ne faut pas non plus y voir une rupture trop brutale avec un temps où les discours politiques seraient entiers et lus ou entendus entièrement. Si je reviens sur les discours à l’Assemblée nationale, ils n’ont jamais été autant diffusés et partagés, certes par « morceaux », mais tout de même. Dans les années 1980, y avait-il beaucoup de Français ou de Belges qui écoutaient ou lisaient les discours parlementaires ? Et puis surtout, mettre en valeur des phrases dans un discours politiques (surasserter) pour qu’elles soient détachées est un phénomène très ancien.
Et l’inquiétude du morcellement des discours politiques, qui serait le miroir implicite d’une déliquescence de l’ordre politique, est aussi ancienne. Je vais vous donner un exemple éloquent. Le tout premier article universitaire consacré aux petites phrases politiques a été commis par Patrick Brasart en 1994. C’était une réponse à Michel Deguy pour qui la « charpie des petites phrases » menaçait (déjà à l’époque !) l’espace public d’un « entassement incohérent et futile d’assertions simples ». Patrick Brasart montre habilement que les discours des illustres orateurs de la Révolution Française veillaient à ce que des phrases de leurs discours soient détachées et partagées. La pratique n’est donc pas nouvelle !
Allons plus loin encore et parlons littérature du Grand Siècle (la référence discursive !). Faire œuvre à cette époque pour les auteurs, c’était aussi voir des phrases détachées et citées. Et ces citations étaient préparées en amont, ainsi que « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire » dans le Cid de Corneille. C’est ce que le grand linguiste Dominique Maingueneau a joliment appelé « les phrases sans texte ».
La place croissante des réseaux sociaux en matière de communication politique va-t-elle favoriser la multiplication des « petites phrases » ?
Oui, et ce pour deux raisons principalement. D’abord parce que les réseaux sociaux affectionnent les formats courts, à l’image de X, anciennement Twitter, ou bien encore de Tik Tok. Ensuite et surtout par que les réseaux sociaux facilitent et encouragent le détachement et la diffusion de séquences discursives courtes par des dispositifs technologiques. D’un certain point de vue, Tik Tok représente une forme d’aboutissement technologique dans la mesure où toutes les modalités (images, voix, musiques, textes…) peuvent devenir des mèmes. Et certains politiques l’ont très bien compris.
Je suis frappé par l’usage de petites phrases extraites de discours et qui deviennent des mèmes sur Tik Tok. Je pense par exemple à « È Roma la capitale d’Italia » prononcée par Giorgia Meloni et qui est devenue virale. Mais en devenant virale, cette petite phrase a été partiellement dépolitisée. C’est-à-dire qu’elle est souvent utilisée par des tiktokeurs qui font un voyage à Rome, sans pour autant militer, explicitement du moins, pour la Présidente du Conseil des ministres italiens.
Dans mon livre La communication politique a besoin d’un traitement de cheval, j’estime que l’abus de « petites phrases » nuit gravement au débat d’idées. Qu’en pensez-vous ?
Vous avez sans doute raison dans une certaine mesure, mais cela ne me semble pas majeur pour autant. Les petites phrases, il faut comprendre comment elles sont construites pour les « démystifier », à la manière de Roland Barthes dans Mythologies, mais avec les outils et concepts actuels de la linguistique et des sciences humaines, qui sont plus nombreux et plus puissants. Instruire et proposer comme le disait Noam Chomsky des cours d’auto-défense intellectuelle pour exercer avec la conscience la plus aigue sa citoyenneté.
En revanche, il ne faut pas que les petites phrases soient le paravent des graves problèmes actuels qui mettent en péril notre démocratie. Je travaille actuellement, à l’initiative notamment de la linguiste Manon Pengam, sur les « cahiers citoyens » issus du mouvement des gilets jaunes. En voilà des écrits qui regorgent d’idées ! Et qui ont bien été mis de côté par le Président de la République et les gouvernements successifs. Alors, pour reprendre les mots de votre question, oui, les petites phrases nuisent sans doute dans une certaine mesure au débat d’idées, mais ne pas écouter ce que disent, écrivent et parfois crient nos concitoyens nuit sans doute beaucoup plus gravement au débat d’idées.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en février 2026
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