Interview de Jérôme Roudier, Professeur des universités en communication à l’Université catholique de Lille et auteur de l’ouvrage Machiavel par lui-même (aux PUF).
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Penser la communication politique à partir de l’ouvrage Le Prince de Machiavel a-t-il un sens ? Est-ce une question légitime, un pas de côté utile et éclairant ?
Dans l’idéal, il convient de ne pas se limiter au Prince. C’est l’ouvrage phare, connu de cet auteur, mais il n’est pas très important pour son auteur, qui ne l’a pas édité ni imprimé. C’est l’ensemble de l’œuvre, et surtout la correspondance (professionnelle et personnelle) de Machiavel qui permet de donner leur sens aux citations du Prince que l’on peut utiliser. Ainsi, il se permet de conseiller à un futur ambassadeur d’être sincère, honnête et vérace envers ses supérieurs. La question est légitime et le pas de côté éclairant à condition de replacer le texte dans la pensée d’ensemble du fondateur de la manière moderne de penser le politique, donc également la communication politique.
Le sociologue Dominique Wolton définit la communication politique comme « la communication accompagnant la conquête et l’exercice du pouvoir ». Que conseille Machiavel dans Le Prince en matière de communication politique ?
Dans Le Prince, Machiavel s’adresse à un prince nouveau – pas un dirigeant élu ni un monarque héréditaire, mais bien un homme qui a conquis son état les armes à la main – qui doit assurer son pouvoir à la fois sur une population qui ne le connaît pas et vis-à-vis de voisins par définition avides de le renverser pour prendre sa place. Dans un tel contexte, Machiavel conseille de ne pas brusquer le peuple, de respecter ses coutumes, ses lois, sa religion et de parvenir à s’en faire un allié. On le comprend. Les « Grands » ne peuvent tolérer aisément le nouveau pouvoir qui prend la place qu’ils estiment leur revenir. Reste le « peuple », à savoir la « classe moyenne », cette partie de la population désireuse de stabilité pour conserver ses propriétés acquises par le travail. Tous les passages bien connus sur l’art de « faire semblant » pour se faire accepter, voire si cela est possible aimer de la population viennent de cette situation initiale.
Dans Le Prince, Machiavel écrit : « Il faut qu’un Prince se fasse aimer de son peuple, autrement il n’aura point de remède dans l’adversité ». Etes-vous d’accord avec cette citation ? Quels sont les responsables politiques français ou étrangers qui ont su prendre en compte cette idée ? N’est-ce pas cela le marketing politique ?
Cette citation me semble effectivement le cœur de la pensée du Florentin pour un prince nouveau. Nos responsables politiques d’Etats démocratiques possèdent une légitimité via l’élection qui leur permet de rester en place malgré la désaffection populaire. Néanmoins, on voit bien que pour gouverner (et Machiavel dans Le Prince n’évoque que la survie à la tête de l’Etat), il est quasiment indispensable d’avoir le soutien de l’opinion publique, c’est-à-dire de cette partie de la population, la classe moyenne, qu’Aristote déjà désignait comme le facteur central de la stabilité des sociétés politiques. Les outils de la communication politique, en ce sens, tentent bien de produire cette adhésion au gouvernement. C’est absolument essentiel, quitte à retrouver les conseils de Machiavel sur des formes d’hypocrisie de la part des gouvernants pour ne pas perdre le soutien populaire sur certains sujets afin d’avoir les mains libres pour pouvoir mener les actions jugées nécessaires et plus clivantes.
Dans Le Prince, Machiavel écrit également : « Rien n’est plus fragile ni plus instable que la réputation de puissance de ceux qui ne l’ont pas fondée sur leurs propres forces ». N’est-ce pas valable quand une personnalité politique est élue par un concours de circonstances favorables ou pour remplacer une autre décédée ou dans l’incapacité de se présenter ?
L’idée de Machiavel est assez éloignée de la question que vous proposez. Il songe avant tout à un Prince qui aurait conquis son état avec une armée étrangère. Toutefois, dans le système de gouvernement représentatif que nous nommons « démocratie », le respect des règles du jeu, donc de l’État de droit, est le premier vecteur de respect du peuple envers ses gouvernants.
Cela ne suffit évidemment pas et tout concours de circonstances pose évidemment un bémol sur la capacité à mener un programme impopulaire par la suite. Ainsi, le Président Macron, lors de sa réélection, n’a sans doute pas eu un vrai signal fort des Français pour mener sa réforme des retraites. Il a été d’abord élu sur un bilan sans cette réforme et sur un refus de Marine Le Pen au second tour, ce qui est fort différent. De manière générale, la légitimité de l’élection ne fonctionne véritablement, pour les peuples habitués à la démocratie, que si cette dernière est ouverte et sincère. Le trumpisme est, de ce point de vue, une nouveauté troublante.
Autre citation extraite de l’ouvrage Le Prince de Machiavel : « chez les grands personnages, jamais les bienfaits présents n’effacent le souvenir des vieilles injures ». Auriez-vous des exemples d’actions de communication politique basées sur la vengeance ?
On ne peut évidemment que penser, à nouveau, à Donald Trump dont toute l’action s’inscrit contre ce que j’ai avancé précédemment. C’est un exemple particulièrement troublant puisque issu de la plus vieille République du monde… Et là où tous les hommes politiques élus se « vengent » de leurs adversaires politiques et autres, mais généralement de manière discrète et surtout en respectant les institutions et en se contentant de priver leurs ennemis de l’accès au pouvoir, le Président américain semble vouloir pousser la logique de vengeance jusqu’à des degrés inconnus jusqu’ici. La prise en main de l’institution judiciaire américaine par Trump est une entreprise de vengeance. Dans un Etat démocratique, utiliser ainsi la justice contre l’esprit même de l’Etat de droit (la vengeance est évidemment l’antithèse de la justice dans un Etat de droit) est assez inédit et dangereusement novateur à mes yeux.
Dans son livre La politique mensonge, Roger-Gérard Schwartzenberg se demandait si « la politique deviendrait-elle une forme du mensonge ? Un exercice d’artifice et d’illusion pour disciples de Machiavel ? ». Le mensonge est-il très présent en communication politique ? En politique, dire la vérité ne serait pas porteur ?
La citation de monsieur Schwartzenberg est incroyablement naïve. Qui ignore que l’art du gouvernant, dans un Etat démocratique ou dans un état autoritaire, comporte une part d’artifice, d’illusion, de mensonge. Peut-on sérieusement imaginer qu’un gouvernant puisse mener à bien ses missions sans, au minimum, omettre les choses qui seraient mal acceptées par la population ? Le problème n’est pas de dire ou non la vérité, et cette réflexion ne date pas de Machiavel (elle est de tout temps), elle est d’obtenir des résultats. Les dirigeants sont jugés sur leur efficacité, par sur leurs seules paroles.
Pour vous, y a-t-il quand même des idées positives de Machiavel dans Le prince que l’on pourrait reprendre en communication politique ?
Absolument. Si l’on oublie les lieux communs et les évidences sur la nécessité du mensonge et du mal en politique, Machiavel conseille par exemple le comportement adéquat du dirigeant vis-à-vis de ses conseillers. Il propose de leur donner toute liberté de parole et de conseil en leur offrant des moments privilégiés pour cela, à l’écart.
Autre conseil, que vous avez déjà mentionné : créer un lien fort avec la population, en particulier avec l’électorat qui a quelque chose à perdre à l’instabilité politique. Il ne faut donc pas s’isoler au milieu d’une « cour » qui se forme inévitablement et isole le dirigeant.
Enfin, et paradoxalement pour les gens qui citent Machiavel sans l’avoir lu attentivement, ce dernier conseille la fidélité aux conseillers. Pour cela, il suggère que le chef politique et ses aides vivent ensemble le même « programme » politique, c’est-a-dire qu’ils aient un dessein commun pour leur patrie. Pour Machiavel, c’était l’unification de l’Italie au profit de Florence. Il serait bon, aujourd’hui, que notre classe dirigeante propose un socle programmatique fort, capable d’unifier les esprits et de les souder à la population.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en janvier 2026
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