Communication politique au Canada : « en période électorale, les pancartes envahissent l’espace public »
Interview de Loïc Gonsolin, Fondateur de Stratégie LG, une agence web s’appuyant sur des consultants basés en France et au Canada et rassemblant tous les corps de métier de la communication et du marketing politique, de la photographie et vidéo à la stratégie publicitaire, en passant par les relations médiatiques et la création de sites Internet pour candidats et élus.
En matière de communication politique, y a-t-il une différence entre les campagnes politiques au Canada et en France ?
Il y en a trois principales, à mes yeux.
La première est fondamentale. C’est l’importance de la publicité numérique, qui est là-bas autorisée en tout temps, même le jour du vote en politique municipale. Alors qu’on a des interdictions, en France 6 mois avant l’élection ! Cette règle est dépassée. Sans doute pensée pour plus d’égalité entre les candidats, la seule chose qu’elle fait, c’est qu’elle pénalise les citoyens français. Elle nuit à la communication des élus avec eux et donc à l’information des Français quant à la vie publique. C’est un réel problème démocratique à mes yeux !
La visibilité gratuite, sur les médias sociaux, est difficile d’une façon générale, mais encore plus en politique. Les choses qui fonctionnent le mieux, et je n’apprendrai rien à personne, ce sont les informations négatives, les critiques personnelles et surtout les rumeurs et fake news.
Donc, en interdisant la publicité, on encourage les partis et les élus à publier du négatif, enfermant les Français dans des débats stériles, dans leur cynisme, et on nuit directement à la participation électorale.
Pire encore, on laisse la part belle à l’ingérence étrangère qui se retrouve sans aucune concurrence et peut répandre sans gêne ses fake news. Je pense que cette interdiction, aussi loin du scrutin, génère beaucoup de crainte chez les élus et candidats, les empêchant de s’approprier la publicité numérique comme méthode de communication politique.
La deuxième différence, de façon assez contradictoire, d’ailleurs, c’est l’importance de l’affichage électoral. Comme vous pouvez le voir dans les séries américaines, au Canada, en période électorale, les pancartes envahissent l’espace public. Dans les jardins des Canadiens, sur presque tous les lampadaires des villes ou au bord des routes. Il s’agit souvent d’une photo du candidat local, aux couleurs de son parti. Il est parfois accompagné du chef de parti et d’un slogan. En France, les affiches ressemblent à celles qu’on peut retrouver au Canada et d’une manière générale en Amérique du Nord, mais elles sont beaucoup plus rares et dans un format beaucoup moins visible ! Au Canada, on peut retrouver des pancartes électorales de plusieurs mètres de long ! Ce n’est certainement pas la meilleure méthode de convaincre un partisan d’un camp opposé, mais je pense que la répétition des pancartes peut jouer un rôle pour influencer inconsciemment un indécis(exemple : https://www.journalexpress.ca/elections/des-pancartes-electorales-installees-dans-la-mauvaise-circonscription/)
Finalement, la troisième différence principale, c’est l’importance attribuée au travail de terrain que je trouve plus intense au Canada, notamment avec le porte-à-porte qui est fait tant pour de petites élections de quartier, que par un député ou un ministre qui cherche à être réélu. À la manière de commerciaux, les candidats et leur équipe organisent des journées de porte-à-porte lors desquelles ils vont aller sonner à chaque porte d’un quartier pour se présenter et donner leurs principaux arguments. À l’heure de la data, les lieux choisis sont évidemment stratégiques, et les retours sont consignés dans des applications qui sont aujourd’hui indispensables, du moins pour les campagnes impliquant de grosses municipalités ou législatives, comme NationBuilder ou NGP Van en Amérique du Nord et Digitalebox en France.
Au Canada, la communication politique est-elle influencée davantage par les États-Unis ou par la France ?
La communication politique canadienne est nettement influencée par ce qui se fait aux Etats-Unis. Si la peopolisation et le storytelling sont plus récents en France, cela fait des années que c’est le cas au Canada. L’apogée, tout le monde la connait, c’est l’arrivée de Justin Trudeau comme Premier ministre du Canada, lui-même sans doute inspiré par Barack Obama aux Etats-Unis. Justin Trudeau a ensuite été pris en exemple par les partis provinciaux. Il a brisé un plafond de verre.
Avant son arrivée, la communication était plus traditionnelle, conventionnelle, parfois même administrative. Son utilisation des médias sociaux est venue progressivement influencer les communicants et les élus, voyant le succès qu’il avait. Ils ont compris que les Canadiens avaient moins envie d’entendre parler des détails du processus parlementaire, dans un langage de haut fonctionnaire, que de ce que le Premier ministre avait fait le weekend dernier avec sa famille…
Bien sûr, il faut maintenir un certain équilibre, mais je crois que, si la défiance des Canadiens envers les élus est moins forte qu’en France, cela vient aussi d’une communication plus naturelle, avec une part des messages concernant la vie privée (peopolisation), ou même les coulisses de la vie d’élu, plus importante qu’en France. Cela vient rapprocher les citoyens de leurs représentants ; leur permettre de s’identifier en eux, ce qui est essentiel dans une stratégie électorale.
Vous avez mené des campagnes politiques en France et au Canada. Quelles sont les clés du succès d’une campagne ?
D’un côté comme de l’autre, les clés sont :
l’identification de la question de l’urne (NDRL : lorsque l’électeur est dans l’isoloir pour voter, il baserait son vote sur une seule question politique qui est essentielle pour lui)
D’investir le temps et l’argent là où cela compte vraiment. Tom Flanagan, stratège canadien, parlait de la règle des +10/-10. Investir temps et argent dans les lieux et groupes sociodémographiques où on a perdu ou gagné avec -10 à +10 % car c’est là où notre action peut faire basculer l’élection.
Être conscient que nous sommes à une aire de campagne permanente. Trop de candidats et élus se réveillent dans les semaines qui précèdent une élection. Or, on ne change pas les mentalités et la perception d’un candidat en si peu de temps. Cela prend des mois, des années parfois.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en décembre 2025