« Si elle est maîtrisée et sincère, la peopolisation peut améliorer la communication politique »

Interview de Jamil Jean-Marc Dakhlia, Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Institut de la Communication et des Médias (Université Sorbonne Nouvelle), ancien Président de l’Université Paris III Sorbonne Nouvelle et spécialiste de la peopolisation politique.

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Quelle est votre définition de la peopolisation politique ?

La notion de peopolisation, qui n’est pas scientifique, s’est constituée en France dans le langage commun, au cours des années 2000, pour désigner trois phénomènes principaux souvent entremêlés :

  • l’association entre des responsables politiques et l’univers des gens célèbres (les people), soit que les premiers imitent les comportements des seconds, soit que, en sens inverse, des célébrités s’impliquent en politique, en soutenant un candidat ou un parti, ou encore pour leur propre compte (Zelensky, Trump)
  • l’exposition, volontaire ou non, des hommes et femmes politiques dans la presse spécialisée (presse people)
  • un cadrage éditorial proche de celui de la presse people, fondé sur la vedettisation et la mise en avant de la vie privée et de l’intimité

D’où vient la peopolisation politique ? Quand et pourquoi est-elle apparue ?

Bien que le terme soit apparu en France dans les années 2000, peu de temps après ses équivalents anglo-saxons (tabloidization et celebrification), certains des phénomènes recouverts sont aussi anciens que l’Etat : la mise en scène de soi par les dirigeants et la curiosité, parfois malveillante, envers les puissants.

Le vrai tournant réside dans l’émergence d’une culture de la célébrité au XVIIIe siècle, elle-même profondément liée à l’essor du capitalisme et de la démocratie. Cet avènement implique pour les politiques, entre autres personnages publics, de se présenter comme des individus à la fois charismatiques et semblables à Monsieur ou Madame tout le monde, dont ils partagent le même type de bonheurs et de malheurs privés.

A cela s’ajoutent, avec l’évolution des médias, des dispositifs socio-techniques qui renforcent la focalisation sur la sphère personnelle : la télévision par exemple, en offrant des gros plans, met à l’honneur l’apparence et l’émotion et marque l’essor du marketing politique avec le célèbre débat Kennedy-Nixon en 1960. De même, symboliquement, les réseaux sociaux mettent les politiques au même niveau que les autres internautes et les soumettent aux mêmes impératifs d’expressivité et d’extimité (NDLR : c’est-à-dire le désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque-là considérés comme relevant de l’intimité)

Qu’est-ce que la peopolisation politique peut apporter à un dirigeant ? La peopolisation politique améliore-t-elle la communication politique ?

Qu’elle soit stratégique ou subie, la peopolisation politique permet déjà à un dirigeant d’être visible et reconnu dans le contexte actuel de profusion de l’information politique, caractérisé par une économie de l’attention. Apparaître sous un jour people permet également de communiquer autrement sur sa politique, non plus via des idées ou des arguments mais par des symboles, de l’esthétique (la façon dont on s’habille, par exemple) ou de l’émotion. L’enjeu est dès lors de signifier la cohérence entre sa personnalité, sa vie personnelle et les idées que l’on défend.

Si elle est maîtrisée – et sincère – la peopolisation peut améliorer la communication politique car cette dernière est aussi affaire de style, ce qu’on a trop tendance à oublier. Mais dans le cas contraire, elle expose aux railleries et à la démystification.

La participation des dirigeants politiques à des émissions de divertissement aux côtés de stars du show-business n’a-t-elle pas pour effet, dans une certaine mesure, de décrédibiliser ces dirigeants ? Les dirigeants politiques devraient-ils éviter de se rendre dans les émissions de divertissement ?

La participation de dirigeants politiques à des émissions de divertissement est un moyen de se faire connaître du grand public ou, pour des leaders déjà établis, de se montrer sous un jour inattendu, sympathique si possible. L’exercice est périlleux, le dirigeant étant soumis à une injonction paradoxale : paraître spontané et détendu tout en préservant la dignité associée à sa fonction.

De plus, un dirigeant peut être conduit à donner son opinion sur des thèmes totalement étrangers à ses domaines de compétences. Le risque est aussi de sembler souscrire à un cirque médiatique, à mille lieues des missions d’intérêt général de nos représentants politiques. Donc, se rendre dans des émissions de divertissement, pourquoi pas, mais pas n’importe laquelle et sous réserve d’avoir suffisamment de maîtrise – de soi et d’un dispositif bien compris – pour ne pas se discréditer.

Quand les dirigeants politiques sont interviewés par les magazines people, que devraient-ils d’après vous absolument éviter ?

Contrairement à ce que pourraient suggérer certains précédents – le Closergate de janvier 2014 sur la liaison entre François Hollande et Julie Gayet ou l’outing de l’ancien n° 2 du FN Florian Philippot en décembre de la même année – les dirigeants, en France, ont encore très largement le contrôle de l’exposition médiatique de leur vie privée.

Lorsqu’ils accordent une interview à un magazine people (ou à tout autre type de médias, au demeurant), ils doivent donc veiller à poser eux-mêmes les limites de ce qu’ils veulent bien montrer de leur sphère personnelle. Ce qu’ils exposent doit par ailleurs être authentique et cohérent avec les idées qu’ils professent, sous peine d’un effet boomerang, le debunking pouvant, à l’ère numérique, surgir de n’importe où. Si l’on n’est pas capable de se plier à ces règles, ce type d’interview est à proscrire.

La participation des dirigeants politiques à des émissions de youtubeurs ne renouvelle-t-elle pas la définition du concept de peopolisation politique ?

La participation de dirigeants politiques à des émissions de YouTubeurs – tel Emmanuel Macron recevant McFly et Carlito à l’Elysée – offre, en termes de communication politique, les mêmes intérêts (se faire connaître d’un public) et les mêmes limites (perdre en crédibilité) que la participation à des émissions de divertissement. Les codes y sont cependant différents et, là encore, l’objectif est de montrer qu’on les maîtrise tout en restant fidèle à sa personnalité réelle.

La peopolisation politique désigne également les photos et les vidéos des personnalités politiques prises à la sauvette par des paparazzis. N’est-ce pas le retour de boomerang ? La vie privée des personnalités politiques est-elle désormais publique ?

Compte tenu du cadre légal, extrêmement protecteur de la vie privée, mais aussi des rapports traditionnels entre journalistes et politiques encore marqué, dans notre pays, par une grande déférence, les photos volées de responsables politiques ne surviennent que si ces derniers ont eux-mêmes entrouvert la porte de leur sphère personnelle : volontairement – comme Nicolas Sarkozy qui a abondamment communiqué sur son couple avec Cécilia Ciganer-Albeniz puis Carla Bruni – ou involontairement, à l’instar de François Hollande à cause de son slogan du « Président normal » ou encore du fait d’une implication dans un scandale, tel Dominique Strauss-Kahn avec l’affaire du Sofitel en 2011.

Si par ses déclarations ou son comportement, un homme ou une femme politique n’a pas donné le feu vert à la divulgation de sa vie privée, les risques d’indiscrétion médiatique à son égard sont, en France du moins, extrêmement réduits. Qui, dans le grand public, connaît l’identité du compagnon de Bertrand Delanoë ? Ou les détails de la vie privée de Sébastien Chenu ?

La peopolisation politique est aujourd’hui très critiquée par les journalistes et de nombreux citoyens. Les dirigeants politiques sont-ils allés trop loin ? Auriez-vous des exemples de dirigeants politiques qui abusent de la peopolisation politique ?

La peopolisation politique a toujours été critiquée, y compris de façon hypocrite par des médias « sérieux » qui sous prétexte de la dénoncer, en profitaient pour relayer à leur tour certaines révélations de médias people. Alors, oui, certains politiques se sont prêtés sciemment au jeu de la peopolisation. Nicolas Sarkozy, tout particulièrement, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, en mettant en scène son épouse Cécilia et leur fils Louis dans un reportage d’Envoyé Spécial et dans Paris Match puis une fois Président, avec son fameux « Carla et moi, c’est du sérieux ».

Il l’a payé, en un sens, avec le retour de bâton de la Une de Paris Match du 25 août 2005, montrant Cécilia avec son amant Richard Attias à New York. Mais il n’est pas le seul : les politiques, surtout les moins dotés en capital politique, sont nombreux à prendre le risque de la peopolisation, dont ils peuvent désormais avoir la pleine initiative sur les réseaux socio-numériques.

Y a-t-il un effet cliquet en matière de peopolisation politique ? En d’autres termes, les dirigeants politiques ne peuvent-ils plus faire marche arrière ? La peopolisation politique est-elle une des clés essentielles pour analyser la communication politique ?

Contrairement à une idée reçue, la peopolisation politique n’est pas un processus irrépressible et irréversible. Ce qui compte, en la matière, est de rester en accord avec sa personnalité et sa politique. En France, les dirigeants ont encore la chance de pouvoir tracer eux-mêmes les limites de leur sphère privée.

Mais même dans les pays anglo-saxons, c’est le style de chaque dirigeant qui donne le ton, plus ou moins propice au déploiement d’un cadrage people : s’agissant des Premiers ministres britanniques par exemple, après la flamboyance d’un Tony Blair, l’exposition de Gordon Brown s’est faite en mode mineur, puis quelques années plus tard, on a eu droit au barnum suscité par Boris Johnson… Autrement dit, l’horizon d’attente, dans la présentation de soi des politiques, s’est déplacé durant les dernières décennies mais il reste possible d’assurer, en la matière, le minimum syndical sans être inquiété, pourvu que l’on soit toujours, dans sa démarche, cohérent et sincère.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en décembre 2025


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