« La communication politique doit redonner envie d’avenir et mettre en lumière le chemin concret vers cet avenir »

Interview de Céline Mas, fondatrice des entreprises Return for society et Love for livres, ancienne Présidente d’ONU Femmes France et auteure d’ouvrages, notamment du célèbre Communicator (avec Assaël Adary et Marie-Hélène Westphalen) dont la dixième édition vient de sortir (chez Dunod).

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Les Professeurs Philippe Aldrin et Nicolas Hubé estiment que la communication politique n’est pas seulement la communication des responsables politiques mais elle inclurait aussi celle des associations, des lobbys, des ONG et des think tanks. Qu’en pensez-vous ? 

Tout dépend de la définition que l’on attribue au mot politique. Si politique est compris au sens d’Aristote, la gestion de la cité, alors oui, la communication des ONG, des lobbys et des think tanks peut en faire partie. Encore que la distinction entre lobbys et ONG ou think tanks doit être faite. La pratique du lobbying fait l’objet de critiques régulières quant à son impact sur la démocratie et l’intérêt général. Sa transparence est questionnée. Il en va de même du financement de certains think tanks, nous le relevons dans la dernière édition du Communicator. Par souci de clarté, j’aurais tendance à réserver le terme « communication politique » aux responsables politiques ou aux organisations politiques. Et pour les ONGs, j’utiliserais plutôt le terme « communication sociétale » ou « plaidoyer ». 

Pour le sociologue Dominique Wolton, la communication politique est au bord du précipice et pour Pierre Zémor, elle est déjà au fond du gouffre. Et pour vous ?

Je pense que la façon dont elle est exercée est trop souvent insincère. En soi, la communication politique est indispensable. Le leadership politique doit s’exprimer, choisir des mots et des idées pour passer à l’action.

Le hic, c’est que ces mots se vident trop souvent de leur substance et quand on en vient aux actes, les mots ne veulent plus rien dire. Il y a aussi le décalage entre l’intention de communication et la réception. La nuance est morte, les réseaux sociaux l’ont enterrée. Le règne des petites phrases a fait triompher le sensationnalisme. Cela nuit au dialogue entre les dirigeantes/dirigeants et les citoyens. 

Pour restaurer la confiance et la légitimité de la communication politique essentielle en démocratie, il est urgent de revenir à la parole performative au sens du philosophe Austin dans son ouvrage Quand dire, c’est faire. 

La transformation de la communication politique peut-elle passer par la société ? Si oui, de quelle façon ?

Oui, forcément. La communication politique ne vit pas dans un vase clos. Elle se nourrit de la société, de ses tensions, de ses émotions, de ses attentes. Ce n’est pas seulement une affaire d’émetteurs mais aussi de récepteurs. En démocratie, cela me semble d’autant plus fondamental avec une nuance : le leader doit savoir impulser un chemin, même s’il est au départ impopulaire. D’abord, parce qu’il est très difficile de savoir clairement et durablement ce que veulent les citoyens et citoyennes. Les avis peuvent changer, la désinformation trouble les jugements.

Le responsable politique doit écouter bien sûr, c’est capital. Mais il doit aussi se forger ses propres convictions avec son équipe et les mettre à l’épreuve du suffrage et de la gouvernance politique. Cet équilibre est difficile à tenir, entre la proposition politique et le dialogue démocratique. Mais il est extrêmement précieux et susceptible de produire du commun. 

Si transformation il y a, je suis convaincue qu’elle viendra d’un mouvement de fond : celui d’une société qui a besoin de reconnaissance et qui réclame une parole partagée et ancrée dans le réel. Et c’est là que la communication politique doit se réinventer : non pas dans plus de slogans, mais dans plus de cohérence et de sens.

Si la société prend de plus en plus de place dans le débat public, les dirigeants politiques vont-ils perdre leur pouvoir ? Comment cela pourrait-il transformer leur rôle ? 

Ils ne perdent pas leur pouvoir. Ils doivent apprendre à l’exercer autrement. Le pouvoir n’est plus seulement vertical on le sait depuis longtemps, il est distribué. Les citoyens se sont saisis des espaces de parole : réseaux sociaux, médias alternatifs, mobilisations collectives. Ils interpellent, questionnent, proposent.

Face à cela, le rôle du dirigeant politique n’est plus d’imposer une vérité mais de créer les conditions du dialogue d’autant plus dans un pays, la France, tragiquement fragmenté. De relier des points de vue parfois contradictoires, de maintenir un cap tout en restant à l’écoute. C’est un rôle plus complexe, plus exposé aussi, mais plus authentique. 

L’autorité politique ne se décrète plus, elle se construit dans la relation. Dans la façon d’expliquer, de rendre des comptes, d’assumer. Et puis d’être exemplaire. Je crois passionnément à l’exemplarité ! 

Ce n’est pas une perte, c’est une mutation. La communication politique, dans ce cadre, ne doit plus chercher à maîtriser le récit collectif, mais à le partager, à le réverbérer. À redevenir un outil de confiance. 

La tâche est rude et j’ai autant d’exigence vis-à-vis des responsables politiques – dont beaucoup déçoivent et ne sont pas à la hauteur – que de compréhension : c’est un mandat de plus en plus exposé à la violence et bon nombre d’élu.e.s, ceux et celles dont on entend souvent moins parler, ne vivent pas dans le faste et font de leur mieux sur le terrain pour aider leurs concitoyens.

Les dirigeants politiques font de la communication à partir des résultats des sondages. Est-ce positif ? Quels sont les risques ?

Les sondages ne sont pas le problème. C’est leur usage qui l’est. Un sondage est une photographie temporaire, pas un GPS. Il peut aider à comprendre une opinion, à sentir une tendance, à éviter l’aveuglement. Mais il devient très contre-productif dès lors qu’il remplace la vision politique.

Quand la communication politique s’aligne sur les courbes de popularité, elle cesse d’être politique. Elle devient uniquement marketing. Le risque, c’est de gouverner à la courte vue, en suivant l’émotion du moment. Or, diriger suppose du courage : celui de défendre une idée même quand elle dérange, celui d’expliquer, d’argumenter, de convaincre. Gérer les désirs des autres, c’est le contraire de décider. La démocratie a besoin d’écoute profonde, pas d’écho. Les sondages peuvent éclairer la route, mais ils ne doivent jamais la tracer.

Mon mémoire de DEA au CELSA portait justement sur la campagne présidentielle 2002. Lionel Jospin et son équipe ont minimisé l’impact des sondages qui, en prenant en compte, la marge d’erreur, plaçaient potentiellement Jean-Marie le Pen au second tour. Il aurait fallu considérer cette photo sans s’y soumettre, tout en bâtissant une campagne avec une vision politique et une feuille de route claires et constantes. En préface de ce mémoire, j’avais choisi cette citation attribuée à Bossuet dont je continue de penser qu’elle résume bien les dérives de la communication politique d’aujourd’hui : « Dieu se rit des créatures qui déplorent des effets dont elles chérissent les causes ».

La notion de progrès social semble avoir disparu de la communication des dirigeants politiques. Cela signifie-t-il que cette notion n’a pas de sens et d’impact auprès des citoyens ? 

Je ne crois pas qu’elle ait disparu par désintérêt. Elle s’est plutôt dissoute dans la complexité du monde actuel et dans la montée des individualismes. Le progrès social a longtemps été associé à une idée relativement simple : améliorer la vie collective par la justice, l’éducation, la santé, le travail.

Aujourd’hui, les crises successives — climatique, économique, démocratique — ont brouillé ce récit. Le futur est devenu source d’anxiété. Chacun défend son pré-carré et la notion d’intérêt général a pris des coups. Je le déplore profondément et souligne aussi un paradoxe : la France est un grand pays de générosité : 13 millions de personnes sont engagées dans le bénévolat selon le ministère des Sports, de la jeunesse et de la vie associative.

Les responsables politiques ont trop souvent renoncé à incarner cette vision de progrès, par peur de paraître utopiques ou déconnectés. Peut-être parfois par difficulté à en livrer une définition inclusive. Ou encore parce que le terme social peut être perçu comme excluant l’environnemental qui est critique aujourd’hui à la lumière de la crise climatique.

C’est dommage. Le progrès social n’est pas une promesse de confort, c’est une exigence morale : celle de ne pas accepter que l’avenir soit pire que le présent. Celle de faire en sorte que la société dans son ensemble progresse et que la réussite soit possible pour chacun.e. Il faut retrouver cette parole du lien, du sens, du collectif. Redonner au mot “progrès” son ancrage humain, pas technocratique. Le matérialiser par des actes concrets et mesurables. La redevabilité publique est une des conditions de la confiance dans la démocratie. 

La communication politique, ici encore, tient un rôle décisif : celui de redonner envie d’avenir et mettre en lumière le chemin concret vers cet avenir tant redouté et anxiogène dans notre époque de crises successives.

Pensez-vous que la réinvention, voire la révolution de la communication politique passera par les femmes ? Si oui, pourquoi ?

Bon nombre d’études montrent que plus de diversité et d’égalité dans les lieux de gouvernance améliorent nettement la qualité de la vie politique et le sentiment de représentativité. 

Est-ce à dire que les femmes politiques communiquent mieux ? C’est une généralisation et j’évite de tomber dans le dogmatisme qu’elles induisent. Une étude en Andalousie montre que les femmes politiques utilisent un langage plus inclusif. Mais il faudrait élargir les études de cas pour l’affirmer de manière impérieuse. L’engagement ne doit jamais obscurcir les données ou la factualisation. 

De mon expérience de terrain et d’activiste pour les droits des femmes à l’international, j’ai pu observer que les femmes politiques (et plus largement les femmes dans la vie publique) sont régulièrement et historiquement confrontées à des enjeux de reconnaissance, d’espace, de langage. C’est aussi corroboré par des recherches nombreuses qui montrent le rôle permanent des stéréotypes au détriment des femmes (Exemple : https://www.ssoar.info/ssoar/handle/document/61203?utm_). 

Cette inégalité structurelle les oblige à repenser leurs stratégies de communication pour émerger dans le champ politique. Cette « adaptation » peut donc induire des ruptures de style.  Mais c’est multifactoriel et dépend par ailleurs du mandat brigué, de la culture de la femme politique etc…

Ce qui est certain en revanche, c’est le fait que les femmes désireuses de s’engager en politique gagnent à être soutenues et peuvent bénéficier de formations ou de programmes spécifiques pour s’équiper des meilleures compétences dans une arène où la capacité oratoire, la prestance et solidité mentale font office d’atouts obligatoires pour durer. ONU Femmes au plan mondial propose ce type de programmes qui ont fait leurs preuves dans bon nombre de pays. Via une mission pour l’ONU, j’ai récemment pu rencontrer des bénéficiaires en Europe de l’Est et elles témoignent nettement de l’apport de ces initiatives à leur parcours politique. 

De quoi la communication politique a-t-elle besoin pour se régénérer ?

Au risque de paraître idéaliste, elle a besoin d’hommes et de femmes d’Etats, d’horizons divers, suffisamment humbles pour écouter les autres et suffisamment clairvoyants pour diriger, prêts à sacrifier leur propre gloire à l’intérêt supérieur de leur mandat. 

Si cet ethos est au rendez-vous, alors les mots suivent, sont cohérents. Et les gens le sentent. Pas besoin de manuel complexe pour décoder l’intégrité. Elle se constate. Et il n’y pas de meilleur antidote au populisme et à la désespérance. Souhaitons que les prochaines années sur impulsion démocratique en soient les témoins car j’aime à me dire que le pire n’est jamais sûr. 

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en novembre 2025


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