Penser la communication politique : grand entretien avec le sociologue Dominique Wolton

Sociologue, Directeur de recherche émérite au CNRS et Directeur de la revue internationale Hermès, Dominique Wolton a écrit de nombreux ouvrages sur la communication politique. Entretien.

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Quest-ce que la communication politique ? Y a-t-il plusieurs formes ?

Au sens étroit, la communication politique est l’étude des discours des acteurs politiques et des médias. Avec la généralisation de la démocratie, une nouvelle définition, plus large et toujours discutée contradictoirement, est apparue. Il y a communication politique dès lors que les personnes parlent de politique dans l’espace public. C’est monsieur Dupont et madame Durand qui échangent sur la politique à la boulangerie. Il faut à mon avis prendre en compte ces deux dimensions.

L’historien Christian Delporte et Terreur graphique ont publié une bande dessinée intitulée La communication politique et ayant comme sous-titre « l’art de séduire pour convaincre ». Que pensez-vous de cette définition de la communication politique ? 

Il y a un conflit classique entre le concept d’ « information » et celui de « communication ». L’information, c’est le message alors que la communication, c’est la relation avec l’Autre. La communication est beaucoup plus compliquée que l’information. Ce n’est pas parce que vous dites quelque chose que le récepteur va l’accepter. On a tous envie de séduire mais la plupart du temps cela ne marche pas parce qu’il y a un récepteur qui veut bien retenir uniquement ce qu’il veut, ce qui est compatible avec son idéologie, son âge, sa religion, etc.

Pour le Professeur Eric Dacheux, il y aurait deux formes opposées de communication politique : l’approche délibérative et l’approche persuasive. Que pensez-vous de cette distinction ?

Je pourrais reprocher à cette définition d’être trop raisonnable. Si les hommes étaient sages, ils passeraient leur temps à délibérer et à s’influencer. Le problème est qu’ils sont plus violents que cela, ils veulent gagner, ils ont envie d’en découdre, ils n’ont pas envie de faire la paix. Cela n’est pas grave, la violence et l’affrontement c’est le sens de la vie et de la politique. Par contre, il faut négocier pour arriver à trouver un terrain d’entente.

Le Professeur Jacques Gerstlé estime que la communication politique aurait deux phases : une phase coopérative et une phase conflictuelle ? Que pensez-vous de cette distinction ?

On constate effectivement qu’il y a une phase violente et une phase douce. Cela décrit la réalité de la communication mais c’est insuffisant. C’est pour cela que j’ai forgé le concept d’ « incommunication ».

Qu’est-ce que « l’incommunication » ? Pourquoi avez-vous forgé ce concept ?

Au lieu de croire que la communication marche et de constater tristement qu’elle ne marche pas, je préfère partir de l’idée qu’elle ne fonctionne pas. C’est normal qu’il y ait de l’échec. C’est normal que les gens ne se comprennent pas. L’ « incommunication » n’est pas l’échec de la communication mais sa condition. Cela introduit l’idée qu’il y a une marge de manœuvre entre le fait de réussir la communication et le fait de l’échouer complètement. L’ « incommunication » rend la chose possible.

Il y a 30 ans vous définissiez la communication politique comme « l’espace symbolique constitué par la cohabitation de trois discours contradictoires de la démocratie : celui des acteurs politiques, celui des journalistes et celui de l’opinion publique ». Cette définition est-elle toujours d’actualité ? 

D’un point de vue théorique, elle n’a pas changé du tout. La communication politique est toujours la rencontre de ces trois discours et ces trois logiques contradictoires : les hommes politiques qui font l’action politique, les médias qui en rendent compte et l’opinion publique qui observe et qui devient le corps électoral ensuite. Le but de la communication politique, c’est simple, c’est la conquête du pouvoir et son exercice… et éviter de le perdre.

Ce qui a changé en 30 ans, c’est qu’en définitive, il y a un déséquilibre maintenant entre les trois partenaires. Les médias ont pris énormément d’importance parce qu’il y a de nombreuses chaînes d’information avec une concurrence gigantesque. Désormais, l’opinion publique ne s’exprime pas uniquement au travers des sondages mais aussi sur les réseaux sociaux. Quant aux hommes politiques, ils sont très affaiblis. On veut soi-disant de la transparence mais ce qui se passe, c’est que les hommes politiques sont complètement sous surveillance, soit sous surveillance de l’opinion publique par le biais des réseaux sociaux, soit sous surveillance de la part des médias. Au bout d’un moment, les hommes politiques ne peuvent même plus agir. Certes, ils doivent agir mais sans être convoqués tous les jours par l’opinion publique. C’est très difficile d’agir d’autant plus qu’ils n’ont pas forcément beaucoup de pouvoir. Pour sauver la démocratie, face à la défiance, il faut reconstruire de la confiance.

Distinguez-vous la communication publique et la communication politique ?

Oui. Heureusement que nous ne sommes pas tout le temps en communication politique, nous sommes souvent en communication publique. La communication publique, c’est quelque chose qui est beaucoup plus large, c’est la vie de tous les jours. 

Quelle est la relation entre la communication publique et la communication politique ? 

On a besoin des deux. Avant la lutte pour la conquête et l’exercice du pouvoir, il faut déjà un minimum de confiance mutuelle, d’échange, d’échec et de négociation pour passer de l’espace commun ou public à l’espace politique. Pas de communication politique sans communication publique. 

Si on retient une définition large de la communication politique, à savoir la communication de tous les citoyens qui parlent de politique, depuis quand existe la communication politique ?

La communication politique existe depuis toujours. Depuis toujours, les hommes parlent de politique. Depuis toujours, les hommes sont intéressés par le pouvoir. Par contre, elle s’est considérablement élargie. 

Avant, c’était la cour, les seigneurs, les militaires ou les religieux. Le génie de la bataille pour la démocratie en trois ou quatre siècles, c’est que maintenant, tout le monde a le droit de parler, de s’exprimer. La première bataille de la communication, c’était la bataille pour la liberté d’expression. Ils l’ont acquise lentement à partir du XVIIIe et du XIXe siècle. 

Désormais, le problème de la communication politique, ce n’est pas seulement que je puisse dire ce que je veux dire mais il faut quand même que je fasse semblant d’être intéressé à ce que l’Autre raconte. Alors que les trois quarts du temps, on n’a qu’une envie, c’est de raconter sa vie mais pas d’écouter l’avis de l’autre. C’est là que commence le contresens. On réduit trop souvent la communication à l’expression. Le mot communication implique que j’ai le droit de m’exprimer mais aussi l’obligation d’écouter l’Autre. Pas forcément de partager ce qu’il pense, pas forcément de l’aimer mais au moins de tenir compte du fait que ce qu’il dit est au moins aussi important que ce que je dis moi.

Qu’est-ce qui a marqué l’évolution de la communication politique ? 

Il y a eu la révolution de la radio, puis la télévision, puis l’ordinateur et maintenant les réseaux sociaux. Toutes les techniques de communication ont changé en un siècle. Elles sont plus nombreuses, elles produisent plus d’informations, plus d’échanges. Néanmoins, il ne faut pas confondre l’interactivité et l’intercompréhension. Ce n’est pas parce que l’on échange des messages, que l’on se comprend et que l’on communique.

Par ailleurs, on pensait que l’on faisait la guerre parce que l’on ne se connaissait pas. On a cru un peu naïvement que plus on se verrait, plus on se respecterait parce qu’on se connaîtrait mieux. La tragédie depuis quasiment un siècle, c’est qu’il y a de plus en plus de techniques, on se voit de plus en plus, on voit tout, on sait tout et c’est pas pour autant qu’on se respecte mutuellement. On s’imagine qu’il suffit d’envoyer un message pour que le message soit reçu. Mais non ! Le génie de l’homme, c’est qu’il sait très bien résister, même s’il est bien élevé et propre. On tombe sur des gens qui ne nous ressemblent pas et on s’aperçoit que la communication n’est pas possible, que l’on ne se comprend pas parce que l’on est différents les uns des autres. C’est ce que j’appelle le statut de l’altérité. La communication, ce n’est pas l’accord, ni la coopération ni les bons sentiments. La communication, c’est violent comme tous les rapports sociaux.

Il faut maintenant évoquer les dérives de la communication politique. N’avez-vous pas l’impression que les hommes politiques invités dans les médias répètent souvent les mêmes phrases creuses ? 

C’est le triomphe de la langue de bois. C’est très intelligent mais ce n’est pas la vérité, personne n’est dupe. Quand je vois des hommes politiques ou des journalistes qui utilisent la langue de bois, j’ai envie de leur dire arrêtez de prendre des gens pour des idiots. Ils vont bien voir que c’est de la langue de bois et ils vont rigoler.

Est-ce problématique que les hommes politiques aient une mauvaise image ?

Aujourd’hui, plus personne ne respecte un homme politique. C’est quand même très dur parce que les pauvres hommes politiques n’ont pas beaucoup de capacité d’action et, avec la mondialisation, il faut en plus qu’on leur accorde la confiance. Je dis tout le temps aux personnes, faire de la politique car c’est ce qu’il y a de plus important pour l’intérêt général. Cela permet aussi de s’apercevoir qu’on ne peut pas régler tout tout seul. La démocratie, c’est une chose très compliquée.

Que pensez-vous du fait que les hommes politiques communiquent de plus en plus sur leur vie privée ? 

Ils se mettent à raconter leur vie en pensant que s’ils s’expriment eux-mêmes, s’ils font amener une caméra dans leur chambre à coucher, cela sera plus vrai et plus démocratique. Pas du tout ! On n’a pas besoin de savoir quelle est la vie privée d’un homme politique. Je suis anti-américain de ce point de vue là. Séparer la vie privée et la vie publique, c’est fondamental. On a l’impression que si tout était transparent, on se comprendrait mieux mais c’est une immense erreur. La vitesse et la transparence n’apportent absolument pas l’intercompréhension. Pour avoir de l’amitié ou de la confiance à l’égard de quelqu’un, il faut énormément de temps et ce temps c’est l’inverse de l’idéologie de la vitesse et de la technique.

Quel regard portez-vous sur la « peopolisation » des hommes politiques ?

Pour essayer de regagner de la popularité et intéresser les citoyens, les hommes politiques misent de plus en plus sur la « peopolisation ». Je pense que c’est une erreur car au bout d’un moment, cela crée du populisme. Or, le populisme c’est la haine des élites, c’est la haine de l’Autre, c’est moi, moi, moi. C’est une des pires menaces de la démocratie.

Par rapport aux dérives de la communication politique, quelle est la part de responsabilité des communicants politiques ?

Ils n’arrêtent pas de mélanger communication et com’. Oui, il y a toujours de la com’, tout le monde veut influencer tout le monde. Le problème, c’est que contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas parce que l’on influence les gens qu’ils sont réellement influencés. Les communicants politiques oublient la modestie et l’intelligence du récepteur. ils pensent qu’il n’y a qu’eux qui sont intelligents. On veut influencer tout le monde et cela ne marche pas parce que l’Autre, le récepteur, résiste et finalement on termine par la négociation.

Au-delà du mélange entre com’ et communication, avez-vous d’autres critiques vis-a-vis des communicants politiques ?

Tous ces spécialistes de com’ veulent le pouvoir sans l’élection. Ils veulent influencer les dirigeants mais ils n’ont jamais aucune sanction. Une bonne partie des communicants politiques ont une espèce d’arrogance, de vanité totalement déplacée. Les acteurs, ce sont les hommes politiques, pas les communicants. On en est dans une telle logique de com’ que l’on valorise plus les gourous de la com’ que les acteurs politiques, c’est ridicule ! En politique, la grandeur, c’est l’élection et c’est l’homme politique. François Mitterrand disait d’ailleurs aux communicants politiques : « si vous voulez faire de la politique, faites-vous élire ».

Pour conclure, quels conseils en communication politique donneriez-vous aux hommes politiques ?

Il faut parler vrai, essayer de mentir le moins possible, faire appel aux communicants politiques pour les aider mais il ne faut pas confondre un communicant avec un homme politique. Il faut également avoir confiance dans le public, dire aux citoyens oui vous n’êtes pas un homme politique mais vous avez l’intelligence pour comprendre, d’ailleurs vous êtes la base de la légitimité. Dans le schéma démocratique, il y a des enchaînements logiques mais chaque fois l’élite pense qu’elle est plus intelligente que les gens en bas, ce n’est pas vrai.

Entretien réalisé par Damien ARNAUD qui a aussi donné lieu à plusieurs capsules vidéos publiées par notre partenaire éditorial Le Cercle des Communicants et des Journalistes Francophones (CCJF) : https://www.youtube.com/watch?v=6IMX6xQLRU0&list=PLJRdA-Uq16zYYZu-a-yZ2Z6gjX2YYM-Js


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