Discours d’hommage national à Robert Badinter : « c’est un très beau texte mais un mauvais discours »

L’ancien ministre de la Justice Robert Badinter est entré au Panthéon le 9 octobre, date anniversaire de l’abolition de la peine de mort.

Le 14 février 2024, le Président Emmanuel Macron avait prononcé un hommage de la Nation à Robert Badinter (discours vidéo et discours écrit publiés par l’Elysée). Loïc Nicolas, Docteur en rhétorique à l’Université libre de Bruxelles (ULB), enseignant-chercheur à Protagoras à l’IHECS et Directeur de la revue Les cahiers Protagoras, a analysé ce discours d’hommage national. Interview.

Quel est votre avis général sur le discours d’Emmanuel Macron lors de l’hommage national à Robert Badinter ?

C’est un discours qui est écrit pour être lu. Il n’est probablement pas écrit pour être prononcé car ce n’est pas un texte oralisable. Il a été rédigé par un homme ou une femme qui s’est fait plaisir en l’écrivant, qui a nourri ce texte de beaucoup de références un peu cabotines. On peut notamment trouver des références au Dernier jour d’un condamné d’Hugo, aux Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, à La mort aux trousses, le film d’Hitchcock, à Voyage au bout de la nuit de Céline et au livre de Gide Les nourritures terrestres. C’est un texte écrit pour des happy few, pour un entre-soi de gens lettrés. Ce n’est pas un texte politique car un texte politique c’est un texte qui s’adresse à tous les citoyens, qui est capable de les prendre aux tripes.

Que pensez-vous du travail de la plume qui a rédigé ce discours ?

Ce discours est trop chargé par celui qui l’a écrit. Le travail d’une plume est de s’effacer et même d’effacer ses propres connaissances pour laisser la place à celui qui va prononcer le discours en public. Or, là on a un discours qui est cadenassé par la plume et finalement mal approprié par le Président Macron. C’est un très beau texte mais ça n’est pas un bon discours parce que c’est un discours qui est mal habité.

A qui doit s’adresser un tel discours ?

Par-delà les différences, par-delà les singularités, par-delà les appartenances individuelles, la vocation d’un hommage national est de s’adresser à tout un chacun. Le but est de refaire communauté à travers des valeurs qui sont communes.

Est-ce que ce discours parvient à s’adresser à tous les citoyens ?

Non car c’est un discours qui est bourré d’anecdotes, qui suppose de bien connaître Robert Badinter, d’avoir une sympathie avec lui et d’avoir une connivence avec son vécu personnel.

Si ce discours ne parvient pas à s’adresser à tous les citoyens, à qui s’adresse-t-il finalement ?

Ce discours sélectionne dans la vie de Robert Badinter des événements qui viennent créer évocation, qui viennent parler, qui viennent dire quelque chose, à certaines catégories de la communauté nationale.

Il vient sans doute parler à la communauté juive, à la communauté homosexuelle, à la communauté des gens lettrés, des savants, des républicains et des laïcs convaincus.

Le but d’un hommage national n’est malheureusement pas là.

Quelle analyse faites-vous de la première partie du discours, c’est-à-dire de l’exorde ?

L’exorde, qui est en effet l’introduction du discours, repose sur la mobilisation d’une anecdote qui est centrée ou qui s’articule autour d’une référence à Hugo, Le dernier jour d’un condamné, évoquant le trauma initial de Robert Badinter qui l’aurait poussé à être ce combattant, cet homme engagé pour l’abolition de la peine de mort.

Quelle analyse faites-vous de la partie centrale du discours ?

Tout le corps du discours vient créer une antithèse entre la mort et la vie. La mort qu’il a vécue à la fois parce qu’une partie de sa famille a été déportée et la vie. Une sorte d’ode, de célébration de la vie. Une lutte contre la mort de cette justice qui avait tué et qui était injuste.

Quel est le procédé rhétorique utilisé au coeur du discours ?

Ce procédé s’appelle l’amplification. La vocation de l’amplification est de montrer la grandeur d’un personnage, qu’il est vraiment digne d’éloge. On a par exemple cette référence à « haut, très haut, bas, très bas, il était une âme qui crie, une force qui vit et arrache la vie aux mains de la mort ». Quelqu’un qui arrache la vie aux mains de la mort, cela ne peut être qu’un Grand homme, ça ne peut être qu’un héros. Ce procédé d’amplification met en cohérence des événements de la vie du héros, en montrant que ces événements ne sont pas fortuits, qu’ils ne sont pas le fruit du hasard mais d’une force d’âme et de caractère, avec des valeurs singulières au héros.

Quelle analyse faites-vous de la troisième partie du discours que l’on appelle en rhétorique la péroraison ?

La péroraison, ce sont en effet les dernières phrases du discours. Le but de cette partie du discours, là le but est atteint, est de montrer que ce héros singulier, ce héros qui est à la fois d’hier et que l’on invite à être le héros de demain est présent devant nous. Le Président Macron le dit de façon littérale : « vous êtes là aujourd’hui, parmi nous, vous êtes là ». Il s’adresse à lui et à travers le Président Macron, c’est la France qui s’adresse à son grand homme, à son héros. Ce héros vient rejaillir sur la France, qui a fait naître en quelque sorte un héros de cette taille-là, un héros immense qui a été le ministre le plus accusé, le plus violenté dans sa vie personnelle et qui a sauvé. On a un héros parmi les héros qui vient rejaillir sur la grandeur de la France.

Ce discours est-il une célébration de Robert Badinter ?

Le but d’un hommage national n’est pas seulement de célébrer un héros, si ça devait être uniquement cela, alors on manquerait le but du discours. Le but est aussi de célébrer quelque chose d’immatériel à travers le héros de circonstance. À travers Robert Badinter, on célèbre la grandeur de la France, on célèbre les valeurs de la République, on célèbre les Français individuellement et collectivement. Pourquoi ? Parce qu’en fait, Robert Badinter est finalement le produit de cette République, l’enfant de cette République, il est nourri par les valeurs de la République. S’il est devenu un grand homme, ce ne peut être que parce que la République elle-même est grande.

Interview réalisée par Damien ARNAUD


Cette interview est issue d’une interview vidéo réalisée par Le Cercle des Communicants et des Journalistes Francophones (CCJF) : https://cercledescommunicants.com/2024/05/14/hommage-national-a-robert-badinter-cest-un-tres-beau-texte-mais-un-mauvais-discours-politique/