Interview de Michel Le Séac’h, auteur de l’ouvrage Petites phrases, des microrhétoriques dans la communication politique (publié en 2025 chez BOD).
Quelle définition donnez-vous des « petites phrases » ? Une « petite phrase » est-ce une « punchline » ? En quoi votre définition est-elle différente de celle de l’universitaire Alice Krieg-Planque ?
Je définis la petite phrase comme une « formule concise, attribuée à un personnage connu, qui marque un public ». L’Académie française a donné une définition assez proche, à laquelle j’ai ajouté le locuteur. « Punchline » est l’une des traductions anglaises possibles, comme « soundbite », « catchphrase » ou « buzzword », mais nous sommes là dans un domaine flou, au vocabulaire mal stabilisé ! Pour Alice Krieg-Planque, la petite phrase est « un énoncé que certains acteurs sociaux rendent remarquable et qui est présenté comme destiné à la reprise et à la circulation ». Elle définit la petite phrase plutôt par ce qu’elle est, je la définis plutôt par ce qu’elle fait. Sciences du langage et sciences politiques se situent dans des perspectives différentes.
Vous estimez que les « petites phrases » sont des microrhétoriques. N’est-ce pas un peu abusif ?
Ma définition de la petite phrase réunit les paroles elles-mêmes, la réputation du locuteur et l’état d’esprit de l’auditeur, autrement dit le logos, l’ethos et le pathos, les trois piliers de la rhétorique selon Aristote. Stricto sensu, je devrais sans doute utiliser une expression du genre « capsule rhétorique » mais par métonymie, dans un but de simplification, j’ai opté pour microrhétorique. Quelques linguistes ont déjà utilisé ce le terme pour désigner plus largement des figures de style ou des formes brèves, ce que le professeur Maingueneau appelle justement des « phrases sans texte ». Les petites phrases font partie de ces formes brèves.
A quoi sert une « petite phrase » en politique ?
À différentes choses : montrer qui est le chef, dresser un autoportrait, fustiger l’adversaire, interpréter une situation, désigner un objectif, rallier des partisans, préconiser une attitude… C’est en général un acte de leadership. Du moins pour ce que j’appelle les petites phrases « domestiques », délibérées. Car il en est aussi de « sauvages », aux effets plus inattendus. Elles vont de la simple gaffe à l’adultération concertée d’une déclaration.
A quoi devrait-elle servir ?
La petite phrase est un outil polyvalent ! Elle est spécialement utile quand elle sert à vérifier que leaders et suiveurs sont sur la même longueur d’onde. C’est ce que fait Churchill quand il déclare : « Je n’ai à proposer que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Notez qu’une petite phrase est « concise », elle contient davantage que ce qu’elle dit expressément. Le sous-entendu qu’y met son auteur doit se trouver déjà dans l’esprit de ses auditeurs afin que ceux-ci le décryptent conformément à son intention. Ce sous-entendu peut prendre différentes formes : mot codé, métaphore, question rhétorique, etc.
Auriez-vous des exemples de « petites phrases » en politique s’appuyant sur le pathos, c’est-à-dire sur la mobilisation des émotions ?
Le pathos intervient toujours, à des degrés divers, dans la compréhension par les auditeurs de ce qu’ils entendent. Quand de Gaulle proclame à Alger en 1958 : « Je vous ai compris », paradoxalement, il ne parle pas de lui mais de ses auditeurs, il s’adresse à leur désir d’Algérie française. Avec « Nous sommes en guerre », au début de l’épidémie de covid-19, Emmanuel Macron cherche à jouer sur la peur… en oubliant que les Français n’ont plus vraiment peur de la guerre.
Auriez-vous des exemples de « petites phrases » en politique s’appuyant sur l’ethos, c’est-à-dire sur la personnalité politique visée par la « petite phrase » ?
En posant la question rhétorique « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? » François Fillon attaque Nicolas Sarkozy et Alain Juppé par le biais de l’ethos, sans même les nommer. Notez que cela lui réussit puisqu’il remporte la primaire de la droite en 2016, à la surprise générale. Puis il est lui-même condamné, son propre ethos en est ravagé et il est battu dans les urnes. Sophia Chikirou ne s’embarrasse pas de subtilité quand elle affirme : « Il y a du Doriot dans Roussel ».
Auriez-vous des exemples de « petites phrases » en politique s’appuyant sur le logos, c’est-à-dire sur le fond du discours ?
Le logos seul ne fait pas une petite phrase, il fonctionne en liaison avec l’ethos et/ou le pathos. Mais il peut être rendu remarquable en raison de sa forme, de sa prosodie. On sait par exemple qu’un juron peut être mémorable, comme lorsque Emmanuel Macron déclare : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder », ou qu’une rime dégage un sentiment de vérité, comme dans le « Travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy.
Auriez-vous des exemples de « petites phrases » en politique qui sont entrées dans l’histoire, qui sont devenues immortelles ?
La plupart des citations historiques pourraient être considérées comme des petites phrases au moment où elles ont été prononcées. Si aujourd’hui le pape, interrogé sur la nécessité de payer ses impôts, répondait : « Rendez à César ce qui appartient à César », on parlerait sûrement de petite phrase ! Et, puisque nous en sommes à Jules César, songez à son « Alea jacta est » au moment où il franchit le Rubicon en violation des ordres du Sénat. En trois mots, il expose une situation et affiche un ethos de leader audacieux.
Quand peut-on dire qu’une « petite phrase » politique a échoué ?
Avant tout, quand personne n’y voit une petite phrase ! L’échec peut prendre différentes formes, y compris une trop grande réussite. « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », phrase d’un Premier ministre de gauche, devient fétiche pour un public de droite, et Michel Rocard rame beaucoup pour la corriger. Avant l’élection régionale de 2015, le socialiste Claude Bartolone attaque son adversaire Valérie Pécresse en disant qu’elle « défend Versailles, Neuilly et la race blanche ». Pécresse l’emporte. Cela donne à réfléchir.
Qu’est-ce qui fait le succès d’une « petite phrase » politique ?
La parfaite adéquation du logos, de l’ethos et du pathos : quand ce que l’auteur dit avec une prosodie efficace répond aux attentes de son public et s’accorde à sa propre réputation. Mais, comme l’échec, le « succès » prend différentes formes. Dans les débats, en particulier, une petite phrase qui laisse l’adversaire sans voix est spécialement efficace. Face au « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand s’incline. La phrase ne lui arrache pas seulement le cœur, elle lui cloue le bec ! L’un et l’autre diront que l’élection présidentielle de 1974 s’est jouée à cet instant précis.
La communication politique est de plus en plus réduite à des « petites phrases ». Est-ce que cela ne renforce pas le sentiment des citoyens que la politique est devenue un cirque médiatique ?
Les politiques s’astreignent toujours à présenter des programmes, auxquels les médias font mine de s’intéresser. Les uns et les autres déplorent les petites phrases – sans y renoncer pour autant. Quant aux citoyens, détestent-ils que des leaders se battent pour leurs beaux yeux ? Je n’en suis pas sûr. Le problème pourrait être qu’ils manquent de leaders à l’ethos assez robuste pour user efficacement des petites phrases.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en septembre 2025
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