Communication politique en République centrafricaine : « dans un pays comme le mien, elle doit apaiser les populations en détresse »

Entretien avec Ange Maxime Kazagui, ancien Porte-parole du Gouvernement de République centrafricaine et ancien Ministre de la Communication et des Médias.

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Pour vous, à quoi sert la communication politique ?

Pour moi, la communication politique doit rassembler, rendre optimiste, permettre aux citoyens de se sentir à l’aise entre eux et en société et de vivre en bonne intelligence avec leurs gouvernants. Dans un pays comme le mien, elle doit aussi apaiser les populations qui sont dans la détresse. Il ne s’agit pas uniquement de donner le point de vue des gouvernants et de dire que c’est comme cela et que l’on ne peut pas faire autrement. Il faut dire « nous devons tenir ensemble » et voici les moyens que nous sommes en train de mettre en œuvre et qui porteront des fruits pour nous tous.

Dans vos anciennes fonctions, quel était l’enjeu en matière de communication politique ?

Un mot peut construire mais un mot peut aussi immédiatement détruire. Un seul mot d’un ministre ou d’une personnalité politique peut faire descendre les citoyens dans la rue.

En tant que Porte-parole de la République centrafricaine, quel était l’enjeu en matière de communication politique ?

Nous sortions de conflits militaro-politiques ou politico-militaires. Il fallait convaincre tout le monde : les forces armées, l’opposition et les partenaires au développement de notre vision de la réconciliation. Il fallait aussi s’adresser aux populations pour qu’elles sachent aussi pourquoi le chef de l’État, le Gouvernement et les autorités avaient mis en place cette réconciliation, dans quel sens elle allait et pourquoi tel ou tel groupe n’était pas fondé à participer à ces discussions.

En tant que Porte-parole du Gouvernement de la République centrafricaine, faisiez-vous des points presse ?

Je préférais les conférences de presse aux points presse. Les conférences de presse, avec un jeu de questions-réponses, avec parfois des questions très embarrassantes, permettaient de faire diminuer les inquiétudes ou de souligner la mauvaise foi de certains. Je faisais également des déclarations à la radio ou à la télévision sur un thème, sur une question précise et pas seulement dans les médias d’État mais aussi dans les médias privés. J’essayais enfin d’être invité dans des émissions médiatiques afin de faire passer le point de vue du Gouvernement.

A la même époque, vous étiez également Ministre de la communication et des médias. Quel était votre rôle ?

Le rôle de Ministre de la communication et des médias était, à cette époque-là, plus institutionnel que celui de Porte-parole du Gouvernement. Quand on est Ministre de la communication et des médias, on a sous sa tutelle les médias d’État, c’est-à-dire la télévision publique, les radios publiques et les journaux publics. On utilise tous ces canaux pour transmettre l’information gouvernementale. Dans certains pays, on parle de « Ministre de l’information ».

Quel regard portez-vous sur la communication de l’actuel Président de la République centrafricaine ?

Le Président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, communique très bien. Quand nous préparions des communications qu’il devait faire, non seulement il saisissait vite là où il fallait aller, ce qu’il fallait dire, le message essentiel à transmettre mais il n’en disait pas trop, contrairement à moi qui étais plus loquace que lui.

Comment s’est passée la campagne présidentielle de 2016 à laquelle vous avez participée ?

Je n’étais pas de son parti politique mais nous avons collaboré ensemble pour le deuxième tour. Il y avait une campagne intéressante qui avait comme slogan en sango, qui est notre langue nationale, Ike bando Ike mundo signifiant « Nous observons et nous allons prendre place« . Ce fut une campagne très populaire, opposant Faustin-Archange Touadéra qui se présentait comme le candidat des pauvres face au candidat des riches. Faustin-Archange Touadéra allait dans les endroits où les voitures n’allaient pas. Il montait sur des motos, il prenait des pirogues pour traverser des rivières et se rendre dans des villages très éloignés.

Le Président de la République centrafricaine communique-t-il sur sa vie privée ?

Sa communication est assez sobre. On voit très peu Faustin-Archange Touadéra dans des scènes privées avec tous ses enfants, sa femme ou ses petits-enfants. Je pense que c’est dans un but de protection. Le Président Faustin-Archange Touadéra est un agrégé en mathématiques, un Professeur d’université mais c’est aussi un Président paysan dans le sens où il aime cultiver la terre, il aime être dans le terroir. Parfois, il montre quelques-unes de ces images-là. Comme il aime bien également faire de la marche avec des amis politiques ou de la famille, on le voit parfois à la télévision ou sur les réseaux sociaux en train de faire de la marche.

Quel est le profil des communicants politique en République centrafricaine ?

Une bonne partie sont des journalistes de formation viennent de l’Institut de formation de l’Université de Bangui ou qui sont allés à l’école régionale de Cameroun. D’autres ont fait des études de communication à l’université. D’autres encore viennent du secteur de la publicité. Enfin, il y a tous les autodidactes, ceux qui parlent bien, ceux qui ont des entrées politiques et ceux qui ont une tribune dans les partis politiques leur permettant de s’exprimer et d’être repérés.

Quels sont les médias publics et privés en République centrafricaine ?

Au moment de quitter mes fonctions, j’avais remis en place un journal gouvernemental.

Au niveau des médias privés, contrairement au Cameroun ou en République Démocratique du Congo, il n’y a en République centrafricaine que quelques télévisions privées. Par contre, il y a beaucoup de radios privées qui fonctionnent essentiellement sur la capitale du pays, Bangui, et parfois avec des relais à l’intérieur du pays. Certaines radios sont ouvertement politiques, d’opposition ou proches des pouvoirs publics, d’autres sont confessionnelles traitant les questions de religion et d’autres enfin sont neutres et parlent de tous les sujets sans parti pris. Pour les médias papiers privés, il y a environ 70 titres, ce sont surtout des journaux au format A4 de 6 pages.

Comment travaillent les journalistes en République centrafricaine ?

Les journalistes de la presse privée sont généralement très pugnaces, agressifs dans la recherche de scoops. Ils vous poussent dans vos retranchements et sont très incisifs. Quant aux journalistes de la presse publique, il y en a qui sont très efficaces mais peut-être un peu trop polis parfois. Ces journalistes des médias publics veulent souvent aller à l’essentiel afin de rassembler et de ne pas diviser, ce qui est aussi leur mission.

Que pensez-vous du principe du per diem pour les journalistes ?

C’est ce que l’on donne chaque jour aux personnes présentes, une sorte de rémunération. Si j’organise, par exemple, une formation sur la prise de parole en public et que je veux médiatiser l’événement, je vais inviter la presse à la cérémonie d’ouverture et de clôture car c’est là où il y a de la matière, du contenu. Pour être certain que la presse soit présente, je vais donner aux journalistes à leur arrivée une enveloppe qui peut être de, on va dire, je ne sais pas, 20 euros, pour le temps qu’ils vont passer à couvrir l’événement, à prendre des photos, à prendre des notes ou à filmer et pour payer leur transport. En soi, ce n’est pas une bonne chose, dans le sens où les journalistes sont censés avoir un salaire, sont censés être payés. Je suis mitigé sur cette question. Ce n’est pas professionnel mais, en même temps, cela leur permet de survivre et l’organisateur a quand même besoin que les journalistes soient présents pour couvrir l’événement.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en avril 2025

(crédits photo : Présidence de la République centrafricaine)


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Cette interview de Maxime Kazagui s’appuie sur deux interviews vidéos réalisées par Le Cercle des Communicants et des Journalistes Francophones (CCJF).

Interview vidéo sur les communicants politiques et les journalistes en Centrafrique : formation, pratiques, grands noms

Interview vidéo sur la communication politique en République centrafricaine