Communication politique au Cameroun : « les relais communautaires traditionnels conservent une influence majeure »

Interview de Jacques Arthur Mbii, fondateur de Kora Media Group.

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Quel regard portez-vous sur la communication du Président du Cameroun ?

La communication du Président tient sur une approche qui privilégie la stabilité et le formalisme. On observe une constance du discours institutionnel et une maîtrise des codes diplomatiques à travers une communication sobre qui évite les controverses et préserve l’image d’autorité. Rappelons qu’il maitrise le jeu et la scène politique et ses outils de communication ne sont pas limités aux outils classiques. Il s’est lancé dans la webcampaign et certains Camerounais sont surpris avec un soupçon de satisfaction de voir leur Président (« l’homme-lion » reconnu comme un homme discret et silencieux) se livrer à des publications sur ses plateformes digitales. Comme points négatifs, la rareté des prises de parole et un manque d’interaction directe peine à établir une connexion avec la population, particulièrement la jeunesse.

Parmi les autres personnalités politiques camerounaises, quelles sont les 3 ou 4 qui communiquent bien ?

Maurice Kamto, le président du MRC déploie une communication multi-canaux. Sa maîtrise de l’art oratoire, combinée à une présence digitale structurée, lui permet de maintenir une visibilité constante avec une approche communicationnelle moderne.

Cabral Libii excelle dans la communication de proximité, particulièrement avec l’électorat jeune. Son style accessible et son aisance sur les plateformes numériques créent une impression d’authenticité qui résonne auprès des urbains éduqués cherchant un renouveau politique.

Hiram Iyodi se distingue par une communication innovante qui positionne le parti MP3 Cameroon (relativement nouveau) comme une alternative pragmatique. Sa capacité à formuler des propositions concrètes et son approche directe sur les questions socioéconomiques génèrent un intérêt croissant, particulièrement dans les espaces digitaux où il construit progressivement sa légitimité politique.

Les personnalités politiques camerounaises font-elles du marketing politique ?

Il est évident que l’usage du marketing politique est un fait à divers degrés de sophistication. Grâce au ciblage, on a vu le parti RDPC se déployer lors du lancement de la campagne du Président Paul Biya à Maroua, dans l’extrême Nord, qui est reconnue pour représenter le plus grand réservoir électoral. Il n’hésite pas au regard du contexte socio-politique, à utiliser le wedge politic (la politique de la division) qui est une tactique visant à utiliser des questions sociales controversées afin d’obtenir des soutiens politiques, tout en affaiblissant les opposants.

De l’autre côté, les principaux opposants utilisent une segmentation de l’électorat avec des messages adaptés aux différentes classes sociales et un storytelling autour des injustices sociales pour créer la rupture et fédérer les énergies.

Quand on fait de la communication politique au Cameroun, qu’est-ce qui est essentiel de savoir ?

La communication politique au Cameroun exige une maîtrise des particularités locales. L’approche multilingue (français, anglais, langues vernaculaires) est indispensable pour toucher l’ensemble de la population. Les relais communautaires traditionnels (associations, groupes d’influence) conservent une influence majeure. La fracture numérique impose une stratégie double : digitale en milieu urbain et traditionnelle en zones rurales. Les contraintes budgétaires favorisent l’utilisation des réseaux sociaux (principalement WhatsApp et Facebook) et le militantisme de terrain. Toutefois la sensibilité aux questions ethnorégionales requiert une communication nuancée évitant d’exacerber les tensions.

Comment les principaux partis politiques camerounais communiquent-ils ?

Au Cameroun, le parti RDPC à travers son candidat Paul Biya confie des responsabilités à des personnes qui savent qu’elles sont redevables envers leurs localités d’origine et envers la maison politique à laquelle ils appartiennent. Ce qui établi un avantage d’allégeance de toutes les localités du pays faisant de ces hommes et femmes, des leviers de communication directe, institutionnelle descendante, s’appuyant sur les médias d’État et les manifestations de masse.

Le MRC quant à lui a développé une stratégie populiste élaborée avec une forte présence digitale, un discours de rupture forte et une mobilisation active de la diaspora. Enfin on a le PCRN qui mise sur une communication jeune, moderne et digitale avec un ton engagé.

Lors de la dernière campagne électorale, quels étaient les messages des principaux partis politiques ?

Lors de la présidentielle 2018, les principaux partis ont développé des messages distincts. Le RDPC de Paul Biya a fait campagne sous le slogan « La force de l’expérience« , valorisant la stabilité, la continuité et les réalisations infrastructurelles face aux défis sécuritaires multipolaires.

Le MRC de Maurice Kamto a mobilisé avec « Ensemble c’est possible« , articulant un message d’alternance politique, de rupture avec le système établi et promettant une gouvernance rénovée.

Le SDF de Joshua Osih, sous le slogan « For a Better Cameroon« , a centré sa campagne sur une réforme constitutionnelle, la justice sociale et un développement économique équilibré entre les régions.

Quel est le profil des communicants politiques au Cameroun ? Qui sont les 3 communicants politiques que vous trouvez les plus efficaces ?

Au Cameroun, ils présentent 3 profils dominants. Le premier comprend d’anciens journalistes qui apportent leur maîtrise des codes médiatiques et leurs réseaux professionnels. Le deuxième, des universitaires qui théorisent les stratégies. Le troisième concerne des militants ayant gravi les échelons des partis.

Parmi les plus efficaces :

  • Jacques Fame Ndongo (RDPC), universitaire devenu ministre, qui maîtrise parfaitement la communication institutionnelle
  • Cabral Libii qui, bien que leader politique, excelle comme son propre communicant grâce à sa compréhension fine des codes actuels
  • Paul Mahel (MP3 Cameroon), journaliste senior dont l’approche stratégique combine présence médiatique traditionnelle et influence digitale

Comment cela se passe-t-il entre les communicants politiques et les journalistes politiques ?

Les relations s’articulent autour d’une interdépendance complexe et souvent ambiguë. Une proximité excessive caractérise certaines interactions, notamment dans les médias publics où la frontière entre information et communication gouvernementale s’avère parfois poreuse. Dans le secteur privé, les rapports oscillent entre collaboration professionnelle et méfiance réciproque.

Les communicants emploient diverses stratégies d’influence : exclusivités accordées, facilitation d’accès aux politiques, invitations aux événements, et parfois pratiques controversées de « gombo » (rémunération informelle). Cette relation reflète les défis plus larges du paysage médiatique camerounais où la professionnalisation progressive tente de s’imposer malgré des contraintes structurelles persistantes.

Au Cameroun, quelles sont les principales dérives en matière de communication politique ?

La communication politique est marquée par la désinformation et la manipulation des faits, particulièrement sur les plateformes numériques où le fact-checking reste embryonnaire. Le dénigrement personnel remplace souvent le débat d’idées, avec des attaques ad hominem supplantant les discussions programmatiques. La violence verbale normalise un discours politique agressif pouvant inciter à l’intolérance. Enfin, l’utilisation de faux comptes et de fermes à trolls pour manipuler l’opinion publique numérique représente une dérive croissante dans notre écosystème politique.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mars 2025


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