Communication politique au Sénégal : « ce qui fonctionne, c’est la proximité, une maîtrise fine des outils numériques et un discours tribun ou antisystème »

Interview de Moussa Diop, Maître de conférence assimilé en science de l’information et de la communication au CESTI qui est rattaché à l’Université Cheikh Anti Diop de Dakar (UCAD).

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Quel regard portez-vous sur la communication politique au Sénégal ? Comment la qualifieriez-vous ?

La communication politique au Sénégal est en tension, oscillant entre des velléités de renouvellement – qu’il s’agisse des pratiques, des outils, des positionnements ou des discours – et un attachement persistant à des postures traditionnelles. L’émergence de nouveaux outils, comme le numérique et l’intelligence artificielle, combinée à des facteurs socio-politiques tels que le rajeunissement de l’électorat (et, plus largement, de la population), bouleverse les pratiques établies. Par ailleurs, le Sénégal n’échappe pas aux mutations géopolitiques mondiales et africaines, qui appellent à réinventer les discours, les paradigmes, et les modes d’interaction avec le monde

Qu’est-ce qui est efficace en matière de communication politique au Sénégal ? Et quelles sont les dérives de la communication politique ?

Au Sénégal, les grands discours élaborés et sophistiqués ne rencontrent pas toujours leur public. La montée en puissance du numérique a instauré :

  • une temporalité accélérée dans la réception et l’analyse des messages politiques ;
  • de nouvelles modalités de diffusion des contenus axées sur des formats engageants (vidéos, lives, etc.) ;
  • une communication politique centrée sur le maintien du lien avec les citoyens et l’identification des publics, avec un recours massif aux lives sur Facebook, Instagram, YouTube, etc.
  • outre l’utilisation des plateformes numériques, le travail de terrain reste fondamental : visites de proximité, discussions directes avec les électeurs, et présence physique renforcent l’impact des messages.

Bien que les méthodes traditionnelles comme l’affichage ou les spots publicitaires restent utilisées, ce qui fonctionne réellement, c’est la proximité, une maîtrise fine des outils numériques, et un discours tribun ou antisystème, y compris dans les relations internationales.

En revanche, certaines dérives sont notables, comme la surenchère populiste, la manipulation des émotions sur les réseaux sociaux, et l’utilisation abusive de désinformation pour décrédibiliser les adversaires.

Voyez-vous des différences entre la communication politique au Sénégal et celle mise en œuvre en France, en Belgique ou au Canada ? 

Au Sénégal, les acteurs politiques utilisent beaucoup les caravanes (soit la location de grand camion sonorisé qui déambule dans des axes routiers identifiés au préalable). Cela permet de faire de la distribution de flyer et autres documents à l’effigie du parti, d’aller à la rencontre des citoyens-électeurs. 

Il faut noter qu’au Sénégal, il n’y a pas de débat entre les candidats. 

Quel est le profil des communicants politiques au Sénégal et les compétences nécessaires ?

Dans les agences de communication, les profils sont hétéroclites. Il n’y a pas véritablement un profil type. Vous verrez des professionnels de l’événementiel, des médias, des « gens qui ont du réseau », des professionnels des plateformes socionumeriques… donc une majorité d’outsider. 

Lors de la dernière campagne présidentielle au Sénégal, quels étaient les messages de chaque camp ? Quelles actions de communication politique ont été d’après-vous les plus efficaces ?

On peut relever les messages clés de trois protagonistes :

  • Anta Babacar Ngom, femme chef d’entreprise à succès et jeune quadra a bâti une offre politique autour des mots « rupture », « alternative citoyenne », « transformation du système » «  Espoir », « industrialisation » … un discours axé sur une volonté de rupture ( vis-à-vis des pratiques de politiques politiciennes), d’alternance générationnelle, d’industrialisation et de transformation économique comme socle de tout progrès économique et social. 
  • Amadou Bâ, candidat de la majorité sortante en 2024, a bâti une offre autour de la stabilité politique, de la compétence et de la maîtrise des dossiers importants pour le Sénégal, du maintient du rythme des réformes, de la continuité des réformes entreprises via la Plan Sénégal Emergent, proposé par le Président sortant Macky  Sall. 
  • Ousmane Sonko, qui n’a pas pu se présenter a mis en avant le candidat Diomaye Faye, actuel Président du Sénégal. Le message principal qui a rythmé leur campagne est le même message à la base de l’entrée en politique du Pastef : rupture systémique, redéfinition des relations avec le monde Occidental, la promotion de l’éthique dans la gestion des affaires publiques, la lutte contre la corruption et la promotion de l’égalité des chances. 

Quelles sont les personnalités politiques sénégalaises qui sont de très bons communicants ? Pourquoi ?

L’ancien président de la République Abdoulaye Wade est une des personnalités politiques qui avaient un vrai talent pour la communication. Abdoulaye Wade connaissait la psychologie, la sociologie du « Sénégalais moyen ». De même, il savait lire les attentes de son auditoire et produire une offre communicationnelle qui rencontre la demande ou les besoins de l’électeur « Sénégalais moyen ». Il savait haranguer, mobiliser ses sympathisants, mais aussi dérouter son adversaire. Il maîtrisait à la fois le wolof, le français ou l’anglais et cela lui permettait de naviguer sous plusieurs registres. Il a réussi à créer une vraie identité et un sentiment d’appartenance à son parti politique, le PDS.

Sur le même registre mais avec quelques différences, nous pouvons citer Ousmane Sonko, actuel Premier ministre de l’État du Sénégal. Ousmane Sonko a cultivé un lien direct avec ses électeurs, se passant de toute forme d’intermédiaire ( médias, prescripteurs traditionnels).  En effet, ayant très tôt compris les codes communicationnels  en œuvre au sein des réseaux sociaux, ainsi que les mutations en cours dans l’écosystème médiatique et informationnel, il a cultivé la proximité, le mode d’interaction conversationnel (par l’usage des live), la logique de l’immédiateté, l’instantanéite (avec des publications régulières sur les plateformes socio numériques ). Il alimentait régulièrement ses suiveurs en contenu, en sujets de discussion ou d’indignation. Avec le style d’un « lanceur d’alerte » , il a bâti sa stratégie discursive sur la dénonciation de crimes économiques, de malversations financières et d’injustices commis selon lui, contre les Sénégalais par un système composé d’une élite « politico-économico-maraboutique » au service d’intérêts particuliers. Ce bouc émissaire qu’il nomme le « système » ou encore « les gens du système » est composé d’individus, d’organisations, et de groupes dont les objectifs à travers l’histoire ont été selon lui d’exploiter les richesses et les ressources du Sénégal, au détriment des Sénégalais. Il a ainsi donné un ennemi, une explication aux problèmes réels ou imaginaires que traverseraient les Sénégalais. Autre élément clé du discours et de la stratégie de communication d’Ousmane Sonko, c’est la mise en place d’un Réseau de sympathisants et d’adhérents actifs sur les réseaux sociaux et qui sont chargés d’amplifier les messages de Sonko et de son parti (le Pastef), ce qui lui permet de contrôler et d’influencer le récit médiatique sénégalais. 

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en février 2025


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