Communication politique des Députés : « ils communiquent trop sur les réseaux sociaux et finissent par mal communiquer »
En janvier 2025, Les nouveaux experts de la ComPol ont lancé un cycle sur la communication politique des Députés et Sénateurs français et étrangers. Interview de Simon Virlogeux, ancien collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale et auteur du Guide du collaborateur politique en milieu hostile.
En matière de communication politique, quelles sont les missions que peut faire un collaborateur parlementaire pour son Député ?
Le collaborateur parlementaire intervient sur l’ensemble des aspects liés à la communication du député pour lequel il travaille. Cependant, des spécialisations peuvent parfois émerger au sein des équipes. Ainsi, les relations presse (RP), les communiqués de presse (CP) et la gestion des réseaux sociaux forment souvent un pôle cohérent. L’écriture des discours constitue généralement une activité distincte, tandis que l’organisation d’événements revient le plus souvent aux collaborateurs de circonscription car c’est sur le terrain que ces initiatives sont majoritairement développées.
La question de la représentation du député pose souvent problème car elle ne satisfait généralement aucune des parties. Si les collaborateurs peuvent aisément remplacer les députés lors de réunions de travail, cela reste une solution de dernier recours pour les événements publics. Quelques exceptions existent, notamment lorsque des collaborateurs sont également élus locaux, mais ces cas demeurent rares.
Quand on est collaborateur d’un Député, quels sont les moments clés en matière de communication politique ?
En communication politique, il est extrêmement difficile, voire impossible, de créer un événement de toutes pièces. Notre mission consiste donc à nous appuyer sur l’actualité pour valoriser le travail et les positions de l’élu. Les interventions marquantes dans l’hémicycle, les questions bien formulées au gouvernement, la publication de rapports parlementaires ainsi que les passages télévisés et radiophoniques constituent autant de matières premières sur lesquelles nous devons nous appuyer.
En dehors de ces éléments, il est essentiel de toujours identifier un angle d’approche pertinent et cohérent pour commenter l’actualité. Comme j’aime à le dire, en l’absence d’un angle solide, il vaut mieux s’abstenir de publier.
Par ailleurs, une attention particulière doit être portée aux événements se déroulant dans la circonscription. La communication doit y être adaptée, en tenant compte des leviers d’action spécifiques des parlementaires sur le terrain. Il est également crucial, notamment lorsque les collectivités locales partagent la même orientation politique que le parlementaire, de respecter leurs prérogatives. Évitez d’empiéter sur le rôle des élus locaux qui doivent gérer leurs propres contraintes et enjeux.
Vous avez participé à l’écriture de discours pour des Députés. Quel est le rôle du collaborateur parlementaire dans l’élaboration du discours ? C’est quoi pour vous un bon discours politique ?
C’est une question complexe ! Tout dépend des besoins spécifiques de l’élu en matière de discours. Le spectre est large : certains députés préfèrent rédiger eux-mêmes leurs textes, notamment sur des sujets qui leur tiennent particulièrement à cœur, tandis que d’autres attendent que vous leur fournissiez un discours « clé en main », qu’ils se contenteront de lire.
La manière d’aborder la rédaction dépend de plusieurs facteurs : le contexte de la prise de parole, le degré de familiarité de l’élu avec le sujet, ou encore les enjeux réels ou perçus de l’intervention. Il est crucial d’évaluer ces éléments en amont ; sans cela, vous risquez de rédiger un texte inadapté, que vous devrez retravailler.
Un bon discours politique, selon moi, est celui qui ne ressemble pas à un discours politique. Il doit refléter l’intériorité de l’élu, sa sincérité et son émotion, plutôt qu’une langue trop souvent plate et convenue. Cela n’est pas toujours simple, notamment sur des sujets techniques ou sensibles mais il n’y a rien de pire qu’une prise de parole dépourvue de conviction et d’engagement. Et si l’émotion ou la conviction ne peuvent être au rendez-vous, mieux vaut opter pour un discours court !
Dans votre ouvrage, vous dites que vous pensez, qu’à l’avenir, les Députés feront « machine arrière sur les réseaux sociaux« . Pourquoi ? Communiquent-ils trop ou mal sur les réseaux sociaux ?
Je pense que nos élus sont pris au même piège que nous tous face aux réseaux sociaux, mais avec des conséquences bien différentes. Une sortie de route est déjà désagréable lorsqu’on ne représente que soi-même ; en tant qu’élu, elle peut engendrer de véritables problèmes pour des raisons souvent insignifiantes.
À mes yeux, il ne fait aucun doute que nos représentants communiquent trop sur les réseaux sociaux. Et à force de trop communiquer, ils finissent par mal communiquer. Il fut un temps, pas si lointain, où nos élus gagnaient une partie de leur légitimité en prenant du recul, en s’extrayant de l’urgence pour analyser les situations avec plus de sérénité. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse : on attend d’eux des réactions instantanées, sur tout, tout le temps, et souvent dans la demi-heure.
Je ne perçois aucune valeur ajoutée à cette course à l’immédiateté. C’est pourquoi je suis convaincu que l’utilisation des réseaux sociaux par les élus devra devenir plus réfléchie et mesurée. Le mode de communication actuel exige une énergie et un temps qui seraient, sans doute, bien mieux employés ailleurs.
Les Députés publient parfois eux-mêmes des contenus sur les réseaux sociaux. Conseilleriez-vous à ces Députés de passer, en amont de la publication, par le filtre des collaborateurs parlementaires ?
Je pense que nous devrions tous soumettre nos publications au filtre d’un tiers avant de les diffuser. Tout d’abord, cela permet de briser l’immédiateté et d’instaurer une certaine distance, indispensable pour prendre du recul sur ce que l’on souhaite écrire. Ensuite, cette démarche aide à repérer les tournures de phrase ou le vocabulaire qui pourraient ne pas être compris par tous. Tester une publication permet de lever les ambiguïtés, d’éviter des contresens et de garantir une meilleure lisibilité.
De plus, il est essentiel de vérifier l’exactitude des faits auxquels on réagit et de réfléchir aux réactions qu’une publication pourrait susciter auprès des différents publics. Ainsi, même si cela rend le processus moins fluide, je suis convaincu qu’un député a tout intérêt à soumettre ses contenus à ses collaborateurs ou à des tiers avant d’appuyer sur le bouton « publier ».
La vidéo a une place de plus en plus importante en communication politique. Les Députés se sont-ils saisis de cet outil ? Y a-t-il à votre sens des marges de progrès ?
Aujourd’hui, la vidéo est un outil incontournable dans la communication politique parlementaire, et il me semble qu’elle a été largement adoptée par les députés et leurs équipes. Cependant, les résultats sont souvent très contrastés, et parfois même contre-productifs.
Je ne parle pas ici uniquement de la qualité technique, bien que la question du son soit, à mon avis, primordiale, mais plutôt de la réflexion qui doit précéder la réalisation. Je n’ai aucun problème avec un parlementaire qui se filme en utilisant son téléphone, avec une mauvaise lumière et un son approximatif, tant que cela a du sens. Mais sans cette réflexion préalable, le message risque de se perdre. Au mieux, cela donnera l’impression que la personne ne maîtrise pas son outil ; au pire, cela laissera penser qu’elle n’a pas de respect pour son public.
Encore une fois, il est possible de faire les choses rapidement, mais dans la précipitation, les résultats risquent de ne pas être à la hauteur.
Un collaborateur parlementaire fait parfois de la communication politique de crise. D’où peuvent naître les crises ? Quels sont les conseils que vous donneriez pour que cette communication de crise se passe le mieux possible ?
Les crises peuvent survenir à tout moment, souvent en réaction à des événements extérieurs, des situations particulières en circonscription, ou encore des attaques médiatiques, qu’elles soient dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Il existe selon moi deux conseils principaux à suivre face à une crise.
D’abord, il est crucial d’être physiquement présent avec l’élu pendant la crise, ou du moins de parvenir à obtenir sa « non-réaction » jusqu’à ce que vous arriviez. En effet, gérer une crise à distance est particulièrement difficile.
Ensuite, il est essentiel de suivre un principe classique : se taire si l’on ne dispose pas d’éléments solides pour réagir ou répondre. Si vous estimez avoir des leviers pour limiter ou éteindre la crise, il est alors possible d’agir ; sinon, mieux vaut rester silencieux, afin de ne pas alimenter inutilement une micro-crise qui pourrait s’éteindre d’elle-même.
Enfin, lorsqu’il s’agit d’une crise touchant votre mouvement politique, il est primordial de se coordonner avant de réagir. Rien n’est plus contre-productif que de réagir en ordre dispersé dans ces moments-là.
De plus en plus de Députés recrutent un collaborateur parlementaire dédié uniquement à la communication politique. Pour vous, est-ce un bon ou un mauvais signal ?
Dans une équipe parlementaire, il est tout à fait possible qu’un collaborateur soit spécifiquement dédié à la communication, et je pense que cela est une bonne chose. Cela permet à ce collaborateur de développer des compétences plus pointues, ce qui rend l’équipe plus efficace et assure une meilleure cohérence dans l’utilisation des outils de communication.
Cependant, cette spécialisation doit s’accompagner d’une bonne circulation de l’information au sein de l’équipe. En effet, une stratégie de communication efficace ne peut être construite que si l’on comprend en profondeur les dossiers et les enjeux. Il est donc essentiel de maintenir une communication constante avec les autres membres de l’équipe, ainsi qu’avec l’élu, pour élaborer une communication qui lui ressemble véritablement.
C’est là, à mon sens, la clé d’une communication parlementaire réussie : retrouver l’élu dans chaque publication. Cela demande du temps, et, malheureusement, le temps est ce qui manque le plus en politique.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en janvier 2025